Contes

Dimanche 2 mars 2008

Il y avait une fois deux frères qui vivaient en Perse ; l’aîné s’appelait Kashim et le cadet Ali Baba.  Kashim était un être dur et cupide et pourtant, la chance lui souriait et il avait accumulé les richesses ; alors qu’Ali Baba, qui avait le cœur bon, était gueux parmi les gueux.  On aurait cru que la chance s’enfuyait devant lui.  Quoi qu’ils entreprissent, sa femme et lui, cela ne réussissait jamais. Finalement, il ne lui resta plus rien que le toit qui abritait sa tête, son âne maigre et son esclave noire, Mardjana. Ils arrivaient tout juste à se maintenir en vie. Un jour, Ali Baba prit son courage à deux mains et alla implorer son frère de lui venir en aide :

« Viens à mon secours, Kashim, mon très cher frère ! Donne-moi au moins une poignée de farine ; ou bien un peu de graines de sésame pour nous empêcher de mourir de faim », lui dit-il en gémissant.

Mais Kashim lui répondit avec dureté et violence :
« Arrange-toi, Ali Baba, je n’ai pas de quoi distribuer aux autres !  Si tu veux te procurer de quoi manger, vends ton esclave Mardjana ; tu en tireras un bon prix ! »
- Comment pourrais-je faire une chose pareille, Kashim, mon bon frère ? répondit, effaré, le brave Ali Baba.  Ma femme et moi l’aimons comme notre fille !  Ne me pousse pas à une action si noire ! »

Mais Kashim ne se laissa pas attendrir et Ali Baba dût revenir les mains vides ; il raconta comment Kashim avait voulu qu’il vendît Mardjana et celle-ci lui dit :
« Tu as bien fait, Maître !  Tu verras que je saurai acquitter envers toi ma dette de reconnaissance. »

Le lendemain matin, Ali Baba s’en fut, sur le conseil de sa maligne servante, chercher du bois pour se faire quelque argent en le vendant au marché. Il travailla dur toute la matinée ; quand le soleil devint trop ardent, il se mit, avec son âne, à l’ombre des buissons et s’endormit. Il fut réveillé par le bruit de sabots de chevaux et bientôt apparut une troupe de farouches cavaliers. Ils étaient armés jusqu’aux dents et, dans leurs visages broussailleux, leurs yeux cruels brillaient comme la lame acérée d’un poignard.  Ali Baba comprit qu’il était en présence de voleurs.

Ils mirent pied à terre, leur chef s’approcha d’un rocher élevé et dit :
« Sésame, ouvre-toi ! »

A la grande stupéfaction d’Ali Baba, la paroi de pierre tourna en grinçant, et les voleurs, l’un après l’autre, disparurent dans la ténébreuse ouverture, portant leur butin. Ils étaient tout juste quarante et, dès que le dernier fut passé, la caverne se referma de la même façon. Ali Baba se sentait des démangeaisons sous les talons, mais finalement, la curiosité l’emporta et il resta dans sa cachette pour voir la suite des événements. Il n’attendit pas longtemps, le rocher s’ouvrit en grondant et les voleurs, avec un cri sauvage, sautèrent sur leurs chevaux. Ils partirent en un galop de tempête. Ali Baba sentit une pierre lui tomber du cœur.  Prudemment, il s’approcha du rocher et dit, tout bas :
« Sésame, ouvre-toi ! »

Et le rocher s’ouvrit ; Ali Baba n’hésita pas longtemps et s’engagea dans l’ouverture.  Il fut accueilli par une lumière aussi vive que celle d’un ciel ensoleillé.  La grotte où il était parvenu, et au milieu de laquelle il s’arrêta cloué par l’étonnement, était pleine de pièces d’or, de pierres précieuses, de riches étoffes, de vaisselle d’or et d’argent.  L’éclat de toutes ces richesses éblouissait les yeux.  Le pauvre homme, sans hésitation, s’empara d’un sac plein de pièces d’or et se dirigea vers la sortie ; mais la porte s’était refermée et on ne distinguait plus rien sur la pierre.  Ali Baba se rappela la formule mystérieuse et dit :
« Sésame, ouvre-toi ! »

Et la paroi de pierre tourna avec son grondement habituel, libérant Ali Baba.

Sa femme ne put en croire ses yeux, quand il étala devant elle tout l’or qu’il avait rapporté. Il y en avait tellement qu’elle n’arriva pas à le compter.  Elle s’en fut chez sa belle-sœur, la femme de Kashim, lui emprunter une mesure à blé.  Celle-ci, étonnée, lui dit :

« C’est avec plaisir que je te prête ma mesure, mais où donc as-tu trouvé du blé ? »

La femme d’Ali Baba se lança dans des explications si compliquée et si embarrassées que l’autre n’y compris rien.  Intriguée et, sans plus poser de questions, elle enduisit de cire fraîche le fond de la mesure.  Toute la nuit, Ali Baba et sa femme mesurèrent leurs trésors inattendus ; au matin, quand ils rapportèrent la mesure à la belle-sœur, cette femme rusée y trouva des pièces d’or retenues au fond par la cire.  Elle alla conter sa découverte à son mari.  Ce cupide avare se rua chez Ali Baba et lui enjoignit :
« Dis-moi immédiatement où tu as trouvé une telle quantité d’or qu’il t’a fallu notre mesure à blé pour le compter !  Sinon, je vais déclarer au juge que tu es un voleur ! »

Epouvanté, Ali Baba livra son secret.  Le vieil avare ne lambina pas ; emmenant tous les ânes qu’il possédait, il se précipita vers la caverne aux richesses.
« Sésame, ouvre-toi ! » cria-t-il et la roche s’ouvrit.

Il se rua dans la grotte et, tremblant de convoitise, il emplit sac sur sac de diamants et d’or.  Mais, quand il voulut s’en retourner, il ne put retrouver la formule magique.  Sous le coup de l’émotion, il avait tout oublié.  Il cria :
« Orge, ouvre-toi ! Froment, ouvre-toi ! » 
Rien !  Désespéré, il gémit :
« Par tous les diables, avoine, ouvre-toi ! » 
Toujours rien !  Le malheureux passa en revue tous les grains et toutes les graines, mais une seule ne lui vint pas à l’esprit : le sésame. 

Tout à coup, la paroi de pierre, comme par magie, s’ébranla et les farouches voleurs firent irruption dans la caverne. Tout de suite, ils virent Kashim et se rendirent compte de ce qu’il était en train de faire.  Le chef sortit son poignard et le lui enfonça dans le cœur.  Puis il ordonna à sa horde :

« Traînez son cadavre près de l’entrée de la grotte à la vue de tout un chacun.  Si quelqu’un d’autre a surpris notre secret, il saura ce qui l’attend ! »

Puis les voleurs retournèrent à leurs criminels agissements.

La femme de Kashim attendit longtemps le retour de son mari ; puis, folle d’inquiétude, elle courut, en larmes, chez Ali Baba.  Celui-ci se précipita vers la grotte secrète.  A peine sur son ordre le rocher s’était-il ouvert, qu’il recula, saisi d’horreur.  Le corps ensanglanté de son frère gisait devant ses yeux.  Ali Baba releva le cadavre et en chargea son âne pour le ramener chez lui et le soustraire aux offenses des misérables qui l’avaient tué.

Mardjana, plus avisée, lui déclara dès son retour :
« Tu as commis une imprudence !  Dès que les voleurs s’apercevront que le cadavre a disparu, ta vie sera en danger !  Enterre Kashim sans cérémonie et raconte aux gens qu’il est mort d’avoir bu une eau souillée. »


Ali Baba suivit ses conseils. Après l’enterrement, ils allèrent, sa femme et lui, avec toute leur famille s’installer, à la prière de leur belle-sœur, dans la maison de Kashim pour s’occuper de son commerce.

Quand les voleurs s’aperçurent que quelqu’un d’autre avait pénétré dans leur cachette, ils cherchèrent par tout le pays à découvrir le dangereux intrus ; mais en vain.  Alors, le plus rusé d’entre eux, s’en fut, sous un déguisement, flâner par la ville et il ne tarda pas à apprendre le trépas récent de Kashim et l’étonnant enrichissement de son frère, le pauvre Ali Baba. Il se rendit compte qu’il avait trouvé son homme.  Il marqua d’une croix blanche la maison d’Ali Baba pour que, dans la nuit, les voleurs ne la confondissent point avec une autre semblable demeure, et retourna auprès de son chef, dans la montagne.  Mais Mardjana, toujours vigilante, remarqua ce signe étrange ; elle n’en comprit pas la signification mais, pour plus de sûreté, répéta la même croix sur toutes les maisons de la rue. Quand, la nuit tombée, les voleurs cherchèrent la maison d’Ali Baba pour le punir son audace, ils ne purent la trouver. Le chef, fou de rage, condamna à mort l’indicateur malchanceux et ils l’exécutèrent sur-le-champ. 

Il en advint de même d’un second espion qui, pour être bien sûr, avait marqué la maison d’une goutte de son propre sang. Mardjana, qui veillait toujours, s’en aperçut et marqua toutes les autres portes de la rue avec du sang de poisson.  De nouveau, les voleurs ne purent accomplir leur noir dessein et l’espion paya de sa vie leur déconvenue.


Le chef résolut alors de prendre l’affaire en mains.  Il chargea sur ses mulets quarante outres en cuir dans lesquelles on avait coutume de garder l’huile.  Il cacha les trente-huit hommes qui lui restaient dans trente-huit des outres, et emplit d’huile les deux dernières.  Puis, ayant revêtu le costume d’un riche marchand, il se rendit à la ville avec sa caravane de mulets. Il faisait déjà nuit quand les voisins, qui n’eurent aucun soupçon du stratagème, conduisirent le chef des voleurs à la demeure d’Ali Baba. Le chef murmura aux voleurs cachés d’attendre son signal et frappa à la porte.

« On m’a parlé de ta richesse, digne Ali Baba !  Je suis un marchand d’une contrée lointaine et j’apporte un chargement d’huile de la meilleure qualité que je voudrais te vendre. Accepte de m’offrir un abri pour la nuit ; demain nous discuterons de cette affaire. »

Ali Baba fit un accueil cordial à cet hôte honorable. Il ordonna à ses serviteurs de déposer les outres dans la cour et introduisit le marchand dans sa maison. Il l’invita à souper et le festin se prolongea fort avant dans la nuit. Cependant, l’esclave Mardjana s’avisa qu’il n’y avait plus d’huile dans la lampe ; elle en chercha dans la maison mais il n’en restait plus une goutte.  Alors, elle se rappela que le marchand étranger en avait tant et plus dans ses outres.  Elle prit une cruche, sortit dans la cour et s’approcha de la première outre. Elle entendit alors une voix qui s’en échappait et qui demandait :
« Chef, est-ce le moment ? »

La courageuse jeune fille comprit aussitôt de quoi il en retournait et chuchota, en déguisant sa voix :
« Pas encore ! »


Elle répéta son manège auprès de toutes les outres pour savoir combien il y avait de voleurs cachés ; elle en compta trente-huit. Mardjana fut épouvantée. Mais elle rassembla son courage ; s’avisant que deux des outres contenaient réellement de l’huile, elle eut une idée. Elle alluma un grand feu dans la cour, emplit d’huile un grand chaudron et, quand elle fut bouillante, la versa dans chacune des outres qui recelait un voleur. Les misérables périrent ainsi, l’un après l’autre.

Puis Mardjana rentra dans la salle du festin, prit son tambourin et dit qu’elle allait danser pour cet hôte de marque.  Elle avait entendu dire maintes fois que le chef des voleurs possédait un poignard magique qui ne manquait jamais un coup. Elle se mit à danser et, tout en dansant, s’approchait du chef. Plus près, toujours plus près, jusqu’à le frôler. Alors, brusquement, elle saisit le poignard qu’il avait caché dans sa manche et, d’un seul coup, le lui plongea dans le cœur.

Quand Ali Baba se rendit compte à quel effroyable danger il avait échappé, grâce à l’intelligence et au courage de Mardjana, il lui donna sa liberté en récompense. Puis, peu de temps après, il la maria à son fils.  Dorénavant, ils vécurent tous dans un bonheur sans nuage.

Ils ne se soucièrent même pas d’aller chercher les trésors fabuleux de la grotte des voleurs. Peut-être y gisent-ils encore ?
Par Darkoliv
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Dimanche 2 mars 2008


Quelque part en Afrique, vivait un puissant magicien qui possédait d'innombrables trésors, obtenus par magie. Un jour qu'il était assis devant ses étranges instruments grâce auxquels il pouvait voir le futur, il vit dans un tourbillon de fumée quelque chose qui lui coupa le souffle.

Dans une ville lointaine vivait un jeune garçon, Aladin, qui possédait, sans le savoir, un très grand pouvoir magique. Plus encore, enterré dans une cave sous une colline hors des murs de la ville, se trouvait le plus merveilleux trésor qui soit au monde. Ce n'était pas tout, dans la même cave se trouvait une vieille lampe qui pouvait exaucer tous les désirs de celui qui la possédait. Aladin, et Aladin seulement, pouvait se rendre maître et du trésor et de la lampe.

Le magicien, fasciné par ce qu'il avait vu, revint subitement sur terre :
« Ne suis-je pas un grand magicien ? » se dit-il, « je ne vais certainement pas laisser un tel trésor entre les mains de cet ignorant. »

En hâte il se déguisa en religieux et, frottant l'anneau magique qu'il avait au doigt, dit  :
« Conduis-moi dans la ville d'Aladin. »

En un éclair il fut dans la rue où Aladin jouait avec ses compagnons. Dès qu'il l'eut reconnu, le magicien appela le jeune garçon :
« Aladin, mon cher neveu ! Viens que je t'embrasse ! Cela fait si longtemps que je te cherche. »

Aladin, le regardant avec étonnement, répondit :
« Je ne vous connais pas, ma mère ne m'a jamais parlé d'un oncle et mon regretté père ne m'avait de sa vie parlé d'un frère. »
- Mon pauvre enfant, dit en pleurant le magicien, cela fait si longtemps que je n'ai pas vu ton cher père et il me faut apprendre maintenant qu'il est mort... Mon cher enfant, continua-t-il, par amour pour ton défunt père je veux prendre en charge ton éducation et faire de toi une personne respectable, car je vois à tes vêtements que ta mère a bien du mal à vous faire vivre.
- Mon oncle, dit Aladin, ma mère, en effet, n'est qu'une pauvre ouvrière, allons la trouver pour lui annoncer la bonne nouvelle».

Tout d'abord la pauvre veuve ne voulut pas croire le mystérieux étranger, mais elle se radoucit quand il lui donna dix pièces d'or afin qu'elle achète des vêtements à son fils.
« Mais seulement les plus beaux, précisa-t-il avant de s'en aller, car si Aladin doit devenir riche et puissant, il doit être vêtu an conséquence. J'en jugerai par moi-même demain car dès le lever du jour je le prendrai à ma charge. »

La mère d'Aladin employa les dix pièces d'or à l'achat des plus beaux et des plus fins vêtements qu'elle pût trouver.


Le matin suivant, quand l'étranger revint, Aladin l'attendait, vêtu aussi somptueusement que les enfants des plus riches de la ville.
« Parfait, approuva le magicien, maintenant allons, il n'y a plus de temps à perdre. »

Il l'emmena dans de splendides jardins pleins de fleurs merveilleuses qui embaumaient. Leurs pétales multicolores se reflétaient dans les pièces d'eau, bordées de mosaïques et de fontaines. Ils se reposèrent sur une pelouse douce comme du velours et écoutèrent le chant des oiseaux. Aladin n'avait jamais rien vu ni entendu d'aussi beau, même dans ses rêves... Quand le magicien vit Aladin aussi émerveillé, il se frotta les mains, son plan devait réussir.
« Je vais te faire voir des choses extraordinaires et inconnues de tous les mortels, des richesses que personne n'a jamais vues», promit-il, alors qu'ils approchaient de la colline sous laquelle était enfoui le trésor.


Le magicien commença à mesurer le sol puis il s'arrêta. Ayant allumé un feu de quelques brindilles, il y jeta une poignée d'encens. Bientôt il n'y eut plus qu'un épais nuage de fumée.
« Regarde à travers la fumée », dit le magicien lui montrant le sol. Aladin, surpris, découvrit une trappe pourvue d'un anneau en fer.

« Tu vas soulever cette trappe et descendre dans les profondeurs de la terre, murmura le faux-oncle, tu passeras par des couloirs, des salles, des jardins, tout ce que tu pourras prendre sur le chemin sera à toi, la seule chose que je désire est une lampe qui est accrochée dans une des salles.
- Avec plaisir, mon oncle, dit Aladin, mais pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi ?
- Je reste ici pour veiller sur ta sécurité, dit le magicien, maintenant vas-y. »

Aladin attrape l'anneau et soulève la trappe avec tant de facilité que le magicien en est suffoqué. Le jeune garçon arrive à un passage obscur après avoir traversé de grandes salles pleines d'or, d'argent, de diamants, de perles et autres pierres précieuses. Sans le savoir il a découvert le plus riche trésor du monde. Il continue d'avancer et arrive à un jardin merveilleux. Les arbres ploient, tant leurs branches sont chargées de fruits. Mais ce ne sont pas des fruits ordinaires, leur éclat est éblouissant. De chaque branche tombent des diamants, des perles, des rubis d'un rouge intense, des améthystes, des émeraudes et des saphirs. Les pétales des fleurs sont d'or fin et dignes d'orner la tête d'une princesse. Dans une niche est accrochée la lampe. Elle est vieille, poussiéreuse et éclaire faiblement. Aladin la décroche avec précautions, éteint la flamme, jette l'huile et prend le chemin du retour. Alors seulement il prend le temps d'admirer les richesses qui l'entourent et d'en remplir ses poches.

Le magicien l'attend dans la plus grande impatience. Quand il le voit, il crie :
« Que de temps il t'a fallu! Viens maintenant, passe-moi la lampe et je t'aiderai à sortir.

- Je ne peux pas, mon oncle, elle est trop lourde, aidez-moi d'abord à sortir
», bégaie Aladin.

Mais le magicien n'a pas la moindre intention de l'aider. Il veut la lampe pour ensuite se débarrasser du jeune garçon. Il insiste, tour à tour doux et menaçant, mais en vain. Aladin essaie encore, et encore, mais il ne peut réussir à soulever la lampe jusqu'à l'ouverture. Alors le magicien entre dans une fureur épouvantable.

« Ingrat, hurle-t-il, je vais te donner une leçon
».

Et à ces mots il jette une seconde poignée d'encens dans le feu, tout en marmonnant des paroles magiques dans une langue inconnue. La dalle de pierre se met à bouger et, lentement, recouvre l'ouverture.

« Puisque je ne peux pas avoir cette lampe, tu peux mourir, personne ne viendra te chercher là », dit-il avec un rire mauvais. Puis il frotte l'anneau magique et disparaît.

Aladin est tout seul dans l'obscurité. Comment aurait-il pu penser que son oncle le traiterait aussi cruellement. Il appelle au secours mais personne ne peut l'entendre et il ne peut sortir de là sans aide. Il remonte les couloirs, les salles, jusqu'au jardin merveilleux, cherchant une issue éventuelle. Mais rien. Désespéré, il revient au point de départ et, se laissant tomber dans un coin, il pleure silencieusement. Puis il se met à prier. Comme il prie, ses doigts accrochent la vieille lampe et soudain un génie à la figure énorme se matérialise devant lui.
« Maître, vous m'avez appelé, que désirez-vous ? demande-t-il à Aladin.
- Emmène-moi auprès de ma mère, ordonne le jeune garçon, abasourdi et, avant d'être revenu de son étonnement, il se trouve devant la porte de sa maison ...

Il raconte ses aventures à sa mère qui convient avec lui que la lampe renferme un pouvoir magique et ils comprennent alors pourquoi le magicien y tenait tant.

Aladin est fou de joie :
« Finies la pauvreté et les privations ! » et, joignant le geste à la parole, il fait de nouveau apparaître le génie auquel il commande à dîner. Le génie disparaît un instant et reparaît chargé d'une bassine et de douze plats d'argent, chacun rempli de mets plus délicats les uns que les autres. Le génie apporte également du vin et des fruits délicieux, qu'il place devant Aladin et sa mère.


Cette dernière ne peut en croire ses yeux et tremble de crainte :
« Jette cette lampe, mon fils, elle est ensorcelée et ne nous apportera que des ennuis. »

- Mais c'est elle qui m'a libéré de cette trappe dans laquelle mon prétendu oncle m'avait enfermé ! » proteste Aladin en commençant à manger. Pourtant sa mère ne cesse de s'inquiéter et de trembler.

Pour lui faire plaisir, Aladin promet de cacher la lampe dans un endroit sûr et de chercher un travail honnête. Puis tous deux décident de vendre les plats d'argent, et ainsi de vivre un certain temps confortablement.

Pendant la journée, Aladin va de marché en marché, regardant travailler les orfèvres et les commerçants en essayant d'apprendre quelque chose.

Un jour il décide d'ouvrir lui-même un commerce; emportant avec lui les pierres précieuses qu'il a ramenées du jardin merveilleux, il quitte la maison. Il a à peine fait quelques pas qu'il entend les trompettes du messager du sultan  :
« Rentrez chez vous, crie celui-ci, fermez portes et fenêtres, la princesse Badroulboudour, fille du sultan, va passer, elle ne doit pas être vue. Si quelqu'un désobéit à cet ordre, il aura la tête coupée. »


Aladin a souvent entendu parler de la beauté de la princesse et il brûle d'envie de la voir. Inconscient du danger, il se cache donc derrière une porte et attend qu'elle passe. En effet la princesse est la plus belle brune que l'on peut voir au monde, elle éclipse par sa beauté toutes les servantes qui l'entourent.. Quand elle passe devant la porte derrière laquelle se cache Aladin, le vent soulève légèrement son voile, découvrant ainsi un visage dont la perfection le fait trembler d'émotion.

Une fois la princesse passée, il reprend ses pierres précieuses et rentre en courant chez lui. Il a toujours devant ses yeux, la vision de la princesse et, bien que sa raison sache que c'est pure folie, son coeur déborde d'amour. Il ne peut plus ni manger ni dormir. Sa mère le remarque et lui en demande la raison.
« Hélas mon fils, se lamente-t-elle lorsqu'il lui raconte son tourment, la fille du sultan n'est pas pour quelqu'un comme toi, quelque soit ton amour pour elle, mon fils, il n'y faut plus penser. »
- Ma fortune peut égaler celle du sultan, rétorque Aladin, j'ai beau n'être que le fils d'un pauvre tailleur, je suis sûr que le sultan ne possède pas de pierres précieuses comparables aux miennes. »

Aladin dispose ses pierres précieuses dans le bassin d'argent et ajoute :
« Chère mère, vous allez vous présenter au sultan et demander pour moi la main de la princesse. Prenez ces joyaux et offrez-les au sultan, ne me refusez pas cette faveur, je vous en supplie, ou je mourrai de chagrin. »


Il n'y a rien qu'une mère ne ferait pour son fils. La mère d'Aladin prend donc le bassin plein de joyaux et, courageusement, se rend au palais. Après avoir franchi d'innombrables portes, elle arrive au divan, pièce immense où se trouvent les nobles, les vizirs et les juges de la cour. Au centre de la pièce, trône le sultan en personne, écoutant les requêtes de ses sujets. Quand elle le voit, la mère d'Aladin se sent défaillir et elle veut rebrousser chemin mais le sultan la remarque.

« Faites venir cette femme, je suis curieux de savoir ce qu'elle désire », dit-il à son grand vizir.

Une fois devant lui, la mère d'Aladin se prosterne, baise le tapis qui couvre les marches du trône et dit :
« Avant d'exposer à Sa Majesté le sujet extraordinaire qui me fait paraître devant son trône, je la supplie de me pardonner la hardiesse de la demande que je viens lui faire. »

- Relève-toi, bonne femme, répond gentiment le sultan, quoi que ce puisse être, je te le pardonne dès à présent et il ne t'arrivera pas le moindre mal  parle hardiment.
- J'ai un fils nommé Aladin », commence-t-elle et, d'une voix tremblante, elle raconte comment son fils, bien que ce soit interdit, a vu la princesse et, devant sa beauté incomparable, en est tombé follement amoureux. « Et je suis venue ici pour demander à Sa Majesté la main de sa fille pour mon fils. »
- Et qu'est-ce qui te permet de penser qu'il est digne de ma fille ?, questionne le roi amusé.
- Il vous envoie ce présent, répond bravement la mère d'Aladin en découvrant le bassin d'argent.

Un murmure d'admiration parcourt l'assemblée. Le sultan, revenu de son étonnement, se penche vers son grand vizir et lui dit :
« Chacune de ces pierres vaut à elle seule dix fois plus que ma fortune tout entière, que dis-tu d'un tel cadeau ? Que dois-je répondre ?
- Je dois reconnaître que le présent est digne de la princesse, répond le vizir à contrecoeur, mais je pense qu'il serait prudent d'attendre quelques mois avant de vous prononcer, car je suis très soupçonneux quant a l'origine de ces pierres...

- Rentre chez toi, bonne femme, reprend le sultan, et dis à ton fils que j'accepte sa requête mais qu'il lui faudra attendre trois mois car il me faut le temps de faire tous les préparatifs Aussi, reviens au bout de ce temps-là. »

La mère, débordante de joie, se dépêche de rentrer pour annoncer la bonne nouvelle. Cette nuit-là, Aladin s'endort le coeur léger, en remerciant Dieu de sa bonté. Mais il ne sait pas que le grand vizir est prêt à tout pour l'empêcher d'épouser la princesse, car lui-même a un fils qu'il veut marier à la fille du sultan afin qu'il monte un jour sur le trône. D'ailleurs, le sultan ne lui a-t-il pas promis la princesse pour son fils bien avant que la mère d'Aladin ne se présente ? Va-t-il laisser un inconnu gâcher ses plans? Le grand vizir sait ce qu'il lui reste à faire : le sultan devient vieux et il perd un peu la tête. S'il n'entend plus parler d'Aladin pendant quelque temps, il oubliera sa promesse. Alors il pourra même le convaincre habilement que son propre fils est plus digne d'épouser la princesse Badroulboudour.


Le vizir ne perd pas de temps. Le plus important dans la préparation d'un mariage est la procession qui, à travers la ville, se rendra jusqu'au palais du sultan.


Le grand jour arrive. Des soldats et des gardes en uniforme de cérémonie défilent dans les rues tandis que la population s'active à allumer des lampions et à jeter des fleurs.

Aladin ne sait rien de tout cela, car il ne quitte pratiquement pas sa chambre, comptant les jours qui le séparent de sa chance. Pourtant ce soir-là, il s'aventure dans les rues et, étonné de voir la ville en fête, demande quelle est la raison de cette agitation.
« Nous célébrons aujourd'hui le mariage du fils du grand vizir avec la princesse Badroulboudour, étranger, lui répond-on. « Nous attendons que l'époux sorte du bain pour l'accompagner jusqu'au palais... »


Aladin n'attend pas plus longtemps, il court jusqu'à sa chambre, prend la lampe qu'il avait cachée et fait glisser ses doigts sur le bronze.

« Que désirez-vous, maître ? » demande aussitôt le génie.
- En ce moment même la procession du mariage de la princesse Badroulboudour marche vers le palais du sultan. Je veux prendre la place du prétendant. Mène le fils du vizir chez lui et enferme-le. Procure-moi aussi les mêmes vêtements que les siens.
- Il sera fait selon votre désir, maître », répond l'esclave de la lampe.

En un clin d'oeil Aladin est habillé et parfumé comme un prince et transporté au palais. La procession arrive à hauteur des portes du palais et personne n'a remarqué la substitution. Seuls le sultan et le grand vizir s'étonnent à la vue de ce mystérieux étranger. Aladin se jette aux pieds du sultan :
« Monarque au-dessus des Monarques du monde, commence-t-il, je viens au sujet de la promesse que vous avez faite à ma mère... »

Le sultan irrité se tourne vers le grand vizir : « Je me souviens, dit-il, ce doit être cet Aladin. Toi, mécréant, tu voulais que ton fils prenne sa place.
- Je pensais seulement à votre intérêt, dit le vizir, furieux de la tournure des événements, et si vous voulez bien me permettre ce conseil, demandez à cet homme une dot digne de la princesse, vous ne savez même pas quelle est sa fortune. »

Le sultan réfléchit un moment et dit :
« Notre coutume, Aladin, est d'exiger une grosse dot pour une princesse. Pour ma fille, je demande quarante plats d'or fin remplis de pierres précieuses. A cette seule condition je te donnerai ma fille.
-
Que Sa Majesté attende un instant, je reviens avec la dot qu'elle demande », répond Aladin au grand étonnement des personnes présentes.

En hâte il rentre chez lui ; un instant plus tard, on le voit apparaître dans la rue suivi de quarante servantes, chacune portant sur la tête un plat du plus bel or rempli des plus beaux joyaux. Il s'est procuré tout cela grâce à sa lampe magique... Quelle magnifique procession ! Aladin marche en tête, sur un superbe cheval arabe, suivi de sa mère, habillée comme une reine et accompagnée de douze esclaves. Des cavaliers les suivent, jetant à la foule émerveillée des milliers de pièces d'or.


Le sultan peut à peine en croire ses yeux. Il vient lui-même à la rencontre d'Aladin, l'embrasse comme son propre fils et, n'écoutant plus les avertissements jaloux de son vizir, il donne l'ordre de commencer les festivités.

En un instant la musique retentit et le sol se met à trembler sous les pieds des danseurs. Le palais ruisselle de lumières et tout le monde s'amuse. Le sultan, à qui Aladin a plu tout de suite, appelle ses juges et ordonne que le contrat de mariage soit signé sur-le-champ. Une fois la chose faite, Aladin se lève et demande la permission de se retirer.

« Où voulez-vous aller, mon fils ?, lui demande le sultan, au­jourd'hui est un grand jour et votre épouse vous attend.
- Sa beauté est telle qu'elle mérite davantage que ce que j'ai pu lui donner jusqu'à présent, répond Aladin. J'ai décidé qu'avant le lever du jour, j'aurai fait construire un palais digne de recevoir la princesse. J'aimerais que vous choisissiez vous-même l'emplacement de notre future demeure.
- Choisissez la partie de mon royaume qu'il vous plaira, si vous pensez que c'est nécessaire, dit le sultan, mais vous n'avez pas besoin d'un palais car à partir de ce jour, celui-ci est le vôtre. »

Cette nuit-là, une armée de génies invisibles travaille à la construction du palais d'Aladin tout près de celui du sultan. Il est tout de marbre fin, de jade et d'agate; les pièces sont ornées d'or et d'argent, les murs de magnifiques tentures et les sols de merveilleuses mosaïques. Avant le lever du jour, le palais retentit des voix des servantes, du bruit de la vaisselle et du hennissement des chevaux dans les écuries. Le soleil se lève sur un tapis de velours qui court du palais d'Aladin au palais du sultan. Ainsi font les esclaves de la lampe conformément aux ordres d'Aladin.

La princesse Badroulboudour tombe éperdument amoureuse d'Aladin dès qu'elle le voit et les festivités de leur mariage durent quarante jours et quarante nuits dans le plus grand apparat. Le grand vizir, voyant que sa cause est perdue à jamais, ne tente plus d'empêcher leur bonheur.

Ils auraient donc pu vivre parfaitement heureux si, quelque part, le terrible magicien ne s'était un jour souvenu d'Aladin. Encore une fois, du fin fond de l'Afrique, il décide d'essayer de rentrer en possession de la lampe merveilleuse et de savoir ce qu'il est advenu de cet Aladin qu'il a emprisonné dans la trappe. Il s'installe donc devant ses instruments et prononce la formule magique. Quelle n'est pas sa surprise de voir qu'Aladin vit comme un prince et qu'il a épousé la fille du sultan lui-même !

Il entre dans une colère terrible, criant et gesticulant comme s'il était possédé par le diable, tout en se demandant comment lui dérober la fameuse lampe, car il est sûr que le fils d'un misérable tailleur n'a pu devenir gendre du sultan sans l'aide des pouvoirs magiques de la lampe.

Il se décide à agir et sans perdre une minute il frotte son anneau magique. En un éclair, le voilà transporté dans la ville même où vit Aladin. Il se promène dans les rues questionnant les passants. Bientôt il sait tout ce qu'il veut savoir sur Aladin et son palais. Alors il achète une douzaine de lampes neuves et commence à arpenter les rues en criant:
« Qui veut échanger une vieille lampe contre une neuve ? Qui veut échanger une vieille lampe contre une neuve ? »


Les citadins pensant que le camelot a perdu la raison profitent sans chercher davantage de cette offre inespérée. Le magicien échange en souriant lampe après lampe tout en se rapprochant du palais d'Aladin.

Quand il arrive aux portes du palais, il ne lui reste plus qu'une lampe :
« Une lampe neuve contre une vieille », crie-t-il sous les fenêtres d'Aladin.

Il a appris qu'Aladin et son épouse ne sont pas au palais, ainsi ne craint-il pas d'être découvert. Il tremble d'émotion lorsque l'un des esclaves du palais ouvre la fenêtre et lui crie :
« Attends un instant, notre maître a une tres vieille lampe dans sa chambre. Je crois qu'il serait bien content, si on la lui changeait pour une neuve. »


Le magicien n'en croit pas ses yeux, l'esclave lui donne contre une neuve, la lampe merveilleuse qu'il désire depuis si longtemps... Dès qu'il l'a entre les mains, il se hâte de quitter la ville, puis il attend que la nuit tombe et que le palais soit endormi. Alors il frotte la lampe et le génie lui apparaît.
« Maître, que désirez-vous ?, demande-t-il.
- Je veux que le palais d'Aladin ainsi que la princesse soient transportés chez moi en Afrique, mais je veux qu'Aladin reste ici. Il s'expliquera lui-même avec le sultan », dit-il avec un rire mauvais.


La nuit est sans étoile et sans lune. Tout à coup, sans que personne ne s'en aperçoive, le palais s'élève dans le ciel, ne laissant à la place qu'une vaste surface de terre battue. Le matin, quand le sultan se réveille, il regarde comme il en a l'habitude, vers le palais d'Aladin. Mais ce jour-là, il ne peut en croire ses yeux, est-il en train de rêver ? Hélas non on aurait dit qu'un énorme coup de vent a balayé la terre et a tout emporté. A la place du palais, il n'y a plus qu'un espace vide. Horrifié, le vieux sultan fait appeler son grand vizir.
« Dis-moi ce que tu vois, lui ordonne-t-il en ouvrant la fenêtre.

- Majesté, le palais du prince a disparu », s'écrie le vizir stupéfait.

Puis, se tournant vers le sultan, il ajoute :
« Si seulement vous m'aviez écouté, j'ai toujours pensé que cet Aladin avait usé de moyens malhonnêtes et de magie pour épouser votre fille ! Il faut l'attraper, le punir sévèrement et le forcer à s'expliquer. »


Le sultan, la veille encore si attentionné pour Aladin, ne pense plus maintenant qu'à se venger.

« Il faut qu'il souffre les pires tortures, crie-t-il, fou de rage, lancez les gardes à sa recherche, qu'on fouille toute la ville pour le retrouver. »

Ils ne cherchent pas longtemps. Aladin dort profondément près d'un buisson. On l'amène devant le sultan fou furieux et lorsqu'il est jeté dans le plus noir et le plus profond cachot, il n'a toujours pas compris ce qui lui arrive. Il est là impuissant, sans défense. Très loin au-dessus de lui, il entend la voix du sultan :
« Je te donne quatre jours et quatre nuits, Si d'ici là la princesse Badroulboudour n'est pas revenue, je te ferai couper la tête.»


Aladin l'écoute le coeur serré. Où donc est sa chère princesse? Il réfléchit longtemps à sa mystérieuse disparition et à la non moins mystérieuse disparition de son palais. Il comprend enfin que seul le magicien peut être l'auteur de ce crime. Mais comment le retrouver maintenant qu'il n'a plus sa lampe mèrveilleuse?


Tandis qu'Aladin souffre dans sa prison, le magicien fait sa cour à la pauvre princesse Badroulboudour.

« Rien ne sert de pleurer, belle princesse, vous ne reverrez jamais Aladin, lui répète-t-il sans cesse. Maintenant que je vous ai fait amener ici, en Afrique, vous et votre palais, personne n'osera plus essayer de vous enlever à moi. Je vous ai choisie pour épouse et ce soir je viendrai vous demander votre main. Si vous refusez de me prendre pour époux, malheur à vous ! » ajoute-t-il d'une voix menaçante avant de la quitter.

La princesse se cache tout d'abord la tête dans les mains et se met à pleurer. Puis elle imagine un plan : si Aladin est impuissant, sans le secours de sa lampe, elle, au moins, peut agir. Ce soir-là, elle met sa plus belle robe, s'enduit des plus riches parfums et ordonne qu'on prépare un somptueux festin, accompagné des vins les plus forts. Puis elle s'assoit et attend le magicien. Elle l'accueille avec son plus doux sourire.

« Vous êtes mon maître », lui murmure-t-elle en se prosternant devant lui. Le magicien ne peut détacher les yeux de la merveilleuse princesse.
"Je vois que vous avez pensé à ma proposition ...", commence-t-il, mais elle ne le laisse pas terminer.

Elle l'invite à se mettre à table, lui offre un verre de vin. La soirée passe, la princesse parle, rit, dit mille bêtises et le magicien ne cesse de boire.
« Je sais, mon maître, dit enfin la princesse, que votre pouvoir dépasse de loin celui de tous les rois du monde, d'où le tenez-vous ?
- De cette lampe, bégaie le magicien en sortant de sa robe la lampe merveilleuse, il me suffit de la frotter ici et...», il ne peut terminer sa
phrase, il glisse lourdement sur le sol et se met à ronfler.

La princesse n'attendait que cet instant, elle attrape la lampe et la frotte comme le magicien lui a indiqué.

« Que désirez-vous, maîtresse ? » demande le génie qui est si grand et si impressionnant que la princesse en est terrifiée.
« Envoie ce magicien en enfer et reviens tout de suite », commande-t-elle, reprenant courage.


Le géant s'empare immédiatement du magicien et disparaît pour reparaître une seconde plus tard.
« Vous n'entendrez plus parler de ce magicien, dit-il, désirez-vous autre chose, princesse ?

- Ramenez ce palais où il était !»

La lampe une fois de plus réalise les désirs de la princesse. Avant que le coq ne chante, Aladin est libéré et rendu à sa princesse. Le sultan se réjouit avec eux et Aladin oublie bien vite les souffrances du cachot.


Mais à partir de ce jour, la lampe disparaît et on n'en entend plus parler. L'intelligente princesse l'a cassée en mille morceaux, elle en a brûlé une partie, enterré une autre et jeté le reste à la mer.

Ainsi agit-elle car elle craint l'envie et le désir de pouvoir qui sont souvent plus forts chez les hommes que la bonté...

 
Par Darkoliv
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Dimanche 2 mars 2008

Un conte des frères Grimm

Un pauvre laboureur était assis un soir au coin de son feu, pendant que sa femme filait à côté de lui. Il disait : « C'est un grand chagrin pour nous de ne pas avoir d'enfants. Quel silence chez nous, tandis que chez les autres tout est si gai et si bruyant!
    — Oui, répondit sa femme en soupirant, dussions-nous n'en avoir qu'un seul, pas plus gros que le pouce, je m'en contenterais, et nous l'aimerions de tout notre cœur. »
    La femme, sur ces entrefaites, devint souffrante, et, au bout de sept mois, elle mit au monde un enfant bien constitué dans tous ses membres, mais qui n'avait qu'un pouce de haut. Elle dit : « Le voilà tel que nous l'avons souhaité; il n'en sera pas moins notre cher fils. » Et à cause de sa taille ses parents le nommèrent Tom Pouce. Ils le nourrirent aussi bien que possible ; mais il ne grandit pas et resta tel qu'il avait été à sa naissance. Cependant il paraissait avoir de l'esprit ; ses yeux étaient intelligents, et il montra bientôt dans sa petite personne de l'adresse et de l'activité pour mener à bien ce qu'il entreprenait.
    Le paysan s'apprêtait on jour à aller abattre du bois dans la forêt, et il se disait à lui-même : « Je voudrais bien avoir quelqu'un pour conduire ma charrette.
    — Père, s'écria Tom Pouce, je vais la conduire, moi; soyez tranquille, elle arrivera à temps. »
    L'homme se mit à rire : « Cela ne se peut pas, dit-il; tu es bien trop petit pour conduire le cheval par la bride!
    — Ça ne fait rien, père; si maman veut atteler, je me mettrai dans l'oreille du cheval, et je lui crierai où il faudra qu'il aille.
    — Eh bien, répondit le père, essayons. »
    La mère attela le cheval et mit Tom Pouce dans son oreille; et le petit homme lui criait le chemin qu'il fallait prendre : « Hue ! dia ! » si bien que le cheval marcha comme s'il avait eu un vrai charretier; et la charrette fut menée au bois par la bonne route.
Pendant que l'équipage tournait au coin d'une haie, et que le petit homme criait : «Dia! dia! » il passa par là deux étrangers. « Grand Dieu ! s'écria l'un d'eux, qu'est cela? Voilà une charrette qui marche ; on entend la voix du charretier et on ne voit personne.
    — Il y a quelque chose de louche là-dessous, dit l'autre ; il faut suivre cette charrette et voir où elle s'arrêtera. »
    Elle continua sa route et s'arrêta dans la forêt, juste à la place où il y avait du bois abattu. Quand Tom Pouce aperçut son père, il lui cria : « Vois-tu, père, que j'ai bien mené la charrette ? Maintenant, fais-moi descendre. »
    Le père, saisissant la bride d'une main, prit de l'autre son fils dans l'oreille du cheval et le déposa par terre ; le petit s'assit joyeusement sur un fétu.
    Les deux étrangers, en apercevant Tom Pouce, ne savaient que penser, tant ils étaient étonnés. L'un d'eux prit l'autre à part et lui dit : «Ce petit drôle pourrait faire notre fortune, si nous le faisions voir pour de l'argent dans quelque ville ; il faut l'acheter. » Ils allèrent trouver le paysan et lui dirent : « Vendez-nous ce petit nain ; nous en aurons bien soin.
    — Non, répondit le père; c'est mon enfant, il n'est pas à vendre pour tout l'or du monde. »
    Mais Tom Pouce, en entendant la conversation avait grimpé dans les plis des vêtements de son père ; il lui monta jusque sur l'épaule, et de là lui souffla dans l'oreille : « Père, livrez-moi à ces gens-là, je serai bientôt de retour. » Son père le donna donc aux deux hommes pour une belle pièce d'or.
    « Où veux-tu te mettre? lui dirent-ils.
    — Ah ! mettez-moi sur le bord de votre chapeau, je pourrai me promener et voir le paysage, et j'aurai bien soin de ne pas tomber. »
    Ils firent comme il voulait, et quand Tom Pouce eut dit adieu à son père, ils s'en allèrent avec lui et marchèrent ainsi jusqu'au soir ; alors le petit homme leur cria : « Arrêtez, j'ai besoin de descendre.
    — Reste sur mon chapeau, dit l'homme qui le portait; peu m'importe ce que tu feras, les oiseaux m'en font plus d'une fois autant.
    — Non pas, non pas, dit Tom Pouce ; mettez-moi en bas bien vite. »
    L'homme le prit et le posa par terre, dans un champ près de la route; il courut un instant parmi les mottes de terre, et tout d'un coup il se plongea dans un trou de souris qu'il avait cherché exprès. « Bonsoir, messieurs, partez sans moi, » leur cria-t-il en riant. Ils voulurent le rattraper en fourrageant le trou de souris avec des baguettes, mais ce fut peine perdue : Tom s'enfonçait toujours plus avant, et la nuit étant tout à fait venue, ils furent obligés de rentrer chez eux en colère et les mains vides.
    Quand ils furent loin, Tom Pouce sortit de son souterrain. Il craignit de se risquer de nuit en plein champ, car une jambe est bientôt cassée. Heureusement il rencontra une coque vide de limaçon. « Dieu soit loué ? dit-il, je passerai ma nuit en sûreté là dedans ; » et il s'y établit.
    Comme il allait s'endormir, il entendit deux hommes qui passaient, et l'un disait à l'autre : « Comment nous y prendrions-nous pour voler à ce riche curé tout son or et son argent ?
    — Je vous le dirai bien, leur cria Tom Pouce.
    — Qu'y a-t-il ? s'écria un des voleurs effrayés ; j'ai entendu quelqu'un parler. »
    Ils restaient à écouter, quand Tom leur cria de nouveau : « Prenez-moi avec vous, je vous aiderai.
    — Où es-tu donc?
    —Cherchez par terre, du côté d'où vient la voix.» Les voleurs finirent par le trouver. « Petit extrait d'homme, lui dirent-ils, comment veux-tu nous être utile?
    — Voyez, répondit-il ; je me glisserai entre les barreaux de la fenêtre dans la chambre du curé, et je vous passerai tout ce que vous voudrez.
    — Eh bien, soit, dirent-ils, nous allons te mettre à l'épreuve ! »
    Quand ils furent arrivés au presbytère, Tom Pouce se glissa dans la chambre, puis il se mit à crier de toutes ses forces : « Voulez-vous tout ce qui est ici? » Les voleurs effrayés lui dirent : « Parle plus bas, tu vas réveiller la maison. » Mais, faisant comme s'il ne les avait pas entendus, il cria de nouveau : « Qu'est-ce que vous voulez ? voulez-vous tout ce qui est ici? » La servante, qui couchait dans la chambre à côté, entendit ce bruit, elle se leva sur son séant et prêta l'oreille. Les voleurs avaient battu en retraite ; enfin ils reprirent courage, et croyant seulement que le petit drôle voulait s'amuser à leurs dépens, ils revinrent sur leurs pas et lui dirent tout bas : « Plus de plaisanterie, passe-nous quelque chose. » Alors Tom se mit à crier encore du haut de sa tête : « Je vais vous donner tout; tendez les mains. »
    Cette fois la servante entendit bien clairement; elle sauta du lit et courut à la porte. Les voleurs voyant cela s'enfuirent comme si le diable eut été à leurs trousses; la servante, n'entendant plus rien, alla allumer une chandelle. Quand elle revint, Tom Pouce, sans être vu, fut se cacher dans le grenier au foin. La servante, après avoir fureté dans tous les coins sans rien découvrir, alla se remettre au lit et crut qu'elle avait rêvé.
    Tom Pouce était monté dans le foin et s'y était arrangé un joli petit lit : il comptait s'y reposer jusqu'au jour et ensuite retourner chez ses parents. Mais il devait subir bien d'autres épreuves encore : tant on a de mal dans ce monde! La servante se leva dès l'aurore pour donner à manger au bétail. Sa première visite fut pour le grenier au fourrage, où elle prit une brassée de foin, avec le pauvre Tom endormi dedans. Il dormait si fort qu'il ne s'aperçut de rien et ne s'éveilla que dans la bouche d'une vache, qui l'avait pris avec une poignée de foin. Il se crut d'abord tombé dans un moulin à foulon, mais il comprit bientôt où il était réellement. Tout en évitant de se laisser broyer entre les dents, il finit par glisser dans la gorge et dans la panse. L'appartement lui semblait étroit, sans fenêtre, et on n'y
voyait ni soleil ni chandelle. Le séjour lui en déplaisait fort, et ce qui compliquait encore sa situation, c'est qu'il descendait toujours de nouveau foin et que l'espace devenait de plus en plus étroit. Enfin, dans sa terreur, Tom s'écria le plus haut qu'il put : « Plus de fourrage ! plus de fourrage ! je n'en veux plus ! »
    La servante était justement occupée à ce moment à traire la vache ; cette voix, qu'elle entendait sans voir personne et qu'elle reconnaissait pour celle qui l'avait déjà éveillée pendant la nuit, l'effraya tellement, qu'elle se jeta en bas de son tabouret en répandant son lait. Elle alla en toute hâte trouver son maître et lui cria : « Ah ! grand Dieu ! monsieur le curé, la vache qui parle ! — Tu es folle ! » répondit le prêtre, et cependant il alla lui-même dans l'étable, pour s'assurer de ce qui s'y passait.
    A peine y avait-il mis le pied, que Tom Pouce s'écria de nouveau : « Plus de fourrage ! je n'en veux plus ! » La frayeur gagna le curé à son tour, et, s'imaginant qu'il y avait un diable dans le corps de la vache, il dit qu'il fallait la tuer. On l'abattit, et la panse, dans laquelle le pauvre Tom était prisonnier, fut jetée sur le fumier.
    Le petit eut grand'peine à se démêler de là, et il commençait à passer la tête dehors, quand un nouveau malheur l'assaillit. Un loup affamé se jeta sur la panse de la vache et l'avala d'un seul coup. Tom Pouce ne perdit pas courage. « Peut-être, pensa-t-il, que ce loup sera traitable. » Et de son ventre, où il était enfermé, il lui cria: « Cher ami loup, je veux t'enseigner un bon repas à faire.
    — Et où cela ? dit le loup.
    — Dans telle et telle maison; tu n'as qu'à te glisser par l'égout de la cuisine, tu trouveras des gâteaux, du lard, des saucisses à bouche que veux-tu. » Et il lui désigna très-exactement la maison de son père.
    Le loup ne se le fit pas dire deux fois; il s'introduisit dans la cuisine et s'en donna à cœur-joie aux dépens des provisions. Mais quand il fut repu et qu'il fallut sortir, il était tellement gonflé de nourriture, qu'il ne put venir à bout de repasser par l'égout. Tom, qui avait compté là-dessus, commença à faire un bruit terrible dans le corps du loup, en sautant et en criant de toutes ses forces. « Veux-tu te tenir en repos? dit le loup; tu vas réveiller tout le monde !
    — Eh bien! quoi? répondit le petit homme, tu. t'es régalé, je veux m'amuser aussi, moi. » Et il se remit à crier tant qu'il pouvait.
    Il finit par éveiller ses parents, qui accoururent et regardèrent dans la cuisine à travers la serrure. Quand ils virent qu'il y avait un loup, ils s'armèrent, l'homme de sa hache et la femme d'une faux. Reste derrière, dit l'homme à sa femme quand ils entrèrent dans la chambre ; je vais le frapper de ma hache, et si je ne le tue pas du coup, tu lui couperas le ventre. »
    Tom Pouce, qui entendait la voix de son père, se mit à crier : « C'est moi, cher père, je suis dans le ventre du loup.
    — Dieu merci, dit le père plein de joie, notre cher enfant est retrouvé !» Et il ordonna à sa femme de mettre la faux de côté pour ne pas blesser leur fils. Puis, levant sa hache, d'un coup sur la tête il étendit mort le loup, et ensuite, avec un couteau et des ciseaux, il lui ouvrit le ventre et en tira le petit Tom. « Ah! dit-il, que nous avons été inquiets de ton sort !
    — Oui, père, j'ai beaucoup couru le monde ; heureusement me voici rendu à la lumière.
    — Où as-tu donc été ?
    — Ah! père, j'ai été dans un trou de souris, dans la panse d'une vache et dans le ventre d'un loup. Maintenant je reste avec vous.
    — Et nous ne te revendrions pas pour tout l'or du monde ! » dirent ses parents en l'embrassant et en le serrant contre leur cœur.
    Ils lui donnèrent à manger et lui firent faire d'autres habits parce que les siens avaient été gâtés pendant son voyage.
Par Darkoliv
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Dimanche 2 mars 2008



Il était une fois un pauvre meunier qui avait une splendide fille. Un jour il vint à recontrer le roi et lui dit :
-"J’ai une fille qui peut peut filer la paille en or". Cet art ne déplaisait pas au roi, ordonna donc que la fille lui soit présentée. Il la mena alors dans une pièce où se trouvait un monceau de paille, lui confia un rouet et une bobine, et annonça :
-"Si tu n’as pas cette nuit, transformé cette paille en or, alors au petit matin tu devras mourir." Là dessus,il fit fermer la pièce sur la fille.

 

La pauvresse s’assit ne pouvant trouver aucun conseil pour sa vie car elle n’avait aucune idée sur la façon dont on pouvait transformer la paille en or. Elle fondit donc en larmes. Soudain la porte s’ouvrit, et un petit homme entra en la saluant :
-"Bonsoir, jeune meunière, pourquoi pleures-tu autant ?"
-"Hélas" répondit la jeune fille, "Je dois filer la paille en or et je ne sais pas comment le faire". Alors l’homme dit :
-"Que me donnes-tu je te la file ?"
-"Mon collier" dit la jeune fille. Le petit homme prit le collier, s’assit devant le rouet et fila, fila, fila trois fois jusqu’à ce que la bobine soit pleine. Alors il mit en place une nouvelle et fila, fila, fila trois fois jusqu’aussi la seconde soit pleine : et ainsi en alla-t-il jusqu’au matin, toute la paille avait été filée, toutes les bobines avaient été remplies d’or. Lorsque le roi revint et vit cela, il fut surpris et se réjouit mais il en fut encore plus avide. Il fit donc venir la fille du meunier dans une autre salle pleine de paille et qui était encore plus grande et lui ordonna de filer encore toute une nuit si elle tenait encore à la vie. La jeune fille fondit à nouveau en larme lorsque la porte s’ouvrit et laissa passer le petit homme, qui lui demanda :
-"Que me donneras-tu si je te file la paille en or ?"
-"Mon anneau" répondit la jeune fille. L’homme prit l’anneau et recommença à filer avec le rouet jusqu’à ce qu’il eut transformé toute la paille en or étincelant. Le roi se réjouit intensément à cette vue, mais il ne fut pas encore rassasié de tant d’or, et fit conduire la fille du meunier dans une salle encore plus grande et déclara :
-"Tu dois encore cette nuit filer ; si tu y arrives, tu pourras être mon épouse" "alors", pensa-t-il, "il n’y aura aucune femme aussi riche en ce monde." Quand la fille fut seule, le petit homme revint pour la troisième fois, et demanda :
-"Que me donneras-tu si je te file encore une fois la paille ?"
-"Je n’ai plus rien, que je puisse te donner !" répondit la jeune fille.
-"Alors promets moi, lorsque tu seras reine, de me donner ton premier enfant."
"Qui sait, ce qu’il va encore advenir" pensa la fille du meunier, et ne voyant comment se sortir de ce pétrin promit au petit homme ce qu’il lui avait demandé ; là dessus, il fila encore une fois la paille en or. Lorsque le roi revint au matin et trouva tout ce qu’il avait désiré, il tint mariage avec la jeune fille et la belle meunière devint reine.

 

Une année plus tard, elle mit au monde un bel enfant. Elle ne pensait plus du tout au petit homme, lorsqu’il entra dans sa chambre et demanda :
-"Maintenant, donne moi, ce que tu m’as promis." La reine s’épouvanta et proposa toutes les richesses du royaume afin qu’il lui laissât son enfant, mais le petit homme protesta :
-"Non, un être vivant m’est plus précieux que toutes les richesses de ce monde !" Alors la reine commença ses plaintes et ses pleurs touchèrent si bien le petit homme qu’il prit pitié et dit :
-"Je te laisse trois jours, si d’ici là tu découvres mon nom alors tu pourras garder ton enfant."

 

Toute la nuit durant, la Reine pensa à tous les noms qu’elle eût jamais entendus, et envoya un émissaire dans le royaume, dont la tâche était de recueillir tous les noms. Quelques jours après le jeune homme revint, elle énuméra : Caspar, Melchior, Balthazar, et récita tous les noms qu’elle connaissait dans l’ordre, mais à chaque nom le jeune déclarait "Je ne m’appelle pas ainsi". Le second jour, elle fit questionner tous ses gens, et récita au jeune homme les noms les plus inhabituels et les plus rares, Rippenbiest, Hammelswade, Schnürbein, mais la réponse ne changeait pas "Je ne m’appelle pas ainsi". Le troisième jour, l’envoyé revint à nouveau, et déclara "je n’ai trouvé aucun nouveau nom, mais comme j’arrivais à un château au coin de la forêt, où le renard et le lièvre se souhaitent une bonne nuit, je vis une petite maison devant laquelle brûlait un feu de bivouac autour duquel un petit homme ridicule, clopinait sur une jambe en criant :
-"Aujourd’hui je boulange, demain je brasse, après demain je prends l’enfant de la Reine ; ah comme il est bon que personne ne sache que je m’appelle Rumpelstilzchen !"

 

La Reine jubila de connaître enfin le nom du petit homme et sitôt qu’il fût revenu, il déclara, "Et maintenant, ô Reine, comment m’appellé-je", elle répondit dans l’ordre "t’appelles-tu Kunz ?", "Non". "T’appelles-tu Heinz ?", "Non", "T’appelles-tu par hasard Rumpelstilzchen ?"

 

"C’est le Diable qui te l’a dit" s’écria le petit homme, et il frappa si violemment le sol de son pied qu’il s’y enfonça jusqu’au corps, et alors de toute la fureur de ses deux mains tira sur sa jambe gauche, si bien qu’il se déchira lui-même par le milieu."

Par Darkoliv
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Dimanche 2 mars 2008

Un conte des frères Grimm

Il était une fois un mari et sa femme qui avaient depuis longtemps désiré avoir un enfant, quand enfin la femme fut dans l'espérance et pensa que le Bon Dieu avait bien voulu accomplir son vœu le plus cher. Sur le derrière de leur maison, ils avaient une petite fenêtre qui donnait sur un magnifique jardin où poussaient les plantes et les fleurs les plus belles ; mais il était entouré d'un haut mur, et nul n'osait s'aventurer à l'intérieur parce qu'il appartenait à une sorcière douée d'un grand pouvoir et que tout le monde craignait. Un jour donc que la femme se tenait à cette fenêtre et admirait le jardin en dessous, elle vit un parterre planté de superbes raiponces avec des rosettes de feuilles si vertes et si luisantes, si fraîches et si appétissantes, que l'eau lui en vint à la bouche et qu'elle rêva d'en manger une bonne salade. Cette envie qu'elle en avait ne faisait que croître et grandir de jour en jour ; mais comme elle savait aussi qu'elle ne pourrait pas en avoir, elle tomba en mélancolie et commença à dépérir, maigrissant et pâlissant toujours plus. En la voyant si bas, son mari s'inquiéta et lui demanda : « Mais que t'arrive-t-il donc, ma chère femme ?

- Ah ! lui répondit-elle, je vais mourir si je ne peux pas manger des raiponces du jardin de derrière chez nous ! »
Le mari aimait fort sa femme et pensa : « plutôt que de la laisser mourir, je lui apporterai de ces raiponces, quoi qu'il puisse m'en coûter ! » Le jour même, après le crépuscule, il escalada le mur du jardin de la sorcière, y prit en toute hâte une, pleine main de raiponces qu'il rapporta à son épouse. La femme s'en prépara immédiatement une salade, qu'elle mangea avec une grande avidité. Mais c'était si bon et cela lui avait tellement plu que le lendemain, au lieu que son envie fût satisfaite, elle avait triplé. Et pour la calmer, il fallut absolument que son mari retournât encore une fois dans le jardin. Au crépuscule, donc, il fit comme la veille, mais quand il sauta du mur dans le jardin, il se figea d'effroi car la sorcière était devant lui !
- Quelle audace de t'introduire dans mon jardin comme un voleur, lui dit-elle avec un regard furibond, et de venir me voler mes raiponces ! Tu vas voir ce qu'il va t'en coûter !
- Oh ! supplia-t-il, ne voulez-vous pas user de clémence et préférer miséricorde à justice ? Si Je l'ai fait, si je me suis décidé à le faire, c'est que j'étais forcé : ma femme a vu vos raiponces par notre petite fenêtre, et elle a été prise d'une telle envie d'en manger qu'elle serait morte si elle n'en avait pas eu.
La sorcière fit taire sa fureur et lui dit : « Si c'est comme tu le prétends, je veux bien te permettre d'emporter autant de raiponces que tu voudras, mais à une condition : c'est que tu me donnes l'enfant que ta femme va mettre au monde. Tout ira bien pour lui et j'en prendrai soin comme une mère. »
Le mari, dans sa terreur, accepta tout sans discuter. Et quelques semaines plus tard, quand sa femme accoucha, la sorcière arriva aussitôt, donna à l'enfant le nom de Raiponce et l'emporta avec elle.
Raiponce était une fillette, et la plus belle qui fut sous le soleil. Lorsqu'elle eut ses douze ans, la sorcière l'enferma dans une tour qui se dressait, sans escalier ni porte, au milieu d'une forêt. Et comme la tour n'avait pas d'autre ouverture qu'une minuscule fenêtre tout en haut, quand la sorcière voulait y entrer, elle appelait sous la fenêtre et criait :

    Raiponce, Raiponce,
    Descends-moi tes cheveux.

Raiponce avait de longs et merveilleux cheveux qu'on eût dits de fils d'or. En entendant la voix de la sorcière, elle défaisait sa coiffure, attachait le haut de ses nattes à un crochet de la fenêtre et les laissait se dérouler jusqu'en bas, à vingt aunes au-dessous, si bien que la sorcière pouvait se hisser et entrer.
Quelques années plus tard, il advint qu'un fils de roi qui chevauchait dans la forêt passa près de la tour et entendit un chant si adorable qu'il s'arrêta pour écouter. C'était Raiponce qui se distrayait de sa solitude en laissant filer sa délicieuse voix. Le fils de roi, qui voulait monter vers elle, chercha la porte de la tour et n'en trouva point. Il tourna bride et rentra chez lui ; mais le chant l'avait si fort bouleversé et ému dans son cœur, qu'il ne pouvait plus laisser passer un jour sans chevaucher dans la forêt pour revenir à la tour et écouter. Il était là, un jour, caché derrière un arbre, quand il vit arriver une sorcière qu'il entendit appeler sous la fenêtre :

    Raiponce, Raiponce,
    Descends-moi tes cheveux.

Alors Raiponce laissa se dérouler ses nattes et la sorcière grimpa. « Si c'est là l'escalier par lequel on monte, je veux aussi tenter ma chance », se dit-il ; et le lendemain, quand il commença à faire sombre, il alla au pied de la tour et appela :

    Raiponce, Raiponce,
    Descends-moi tes cheveux.

Les nattes se déroulèrent aussitôt et le fils de roi monta. Sur le premier moment, Raiponce fut très épouvantée en voyant qu'un homme était entré chez elle, un homme comme elle n'en avait jamais vu ; mais il se mit à lui parler gentiment et à lui raconter combien son coeur avait été touché quand il l'avait entendue chanter, et qu'il n'avait plus eu de repos tant qu'il ne l'eût vue en personne. Alors Raiponce perdit son effroi, et quand il lui demanda si elle voulait de lui comme mari, voyant qu'il était jeune et beau, elle pensa : « Celui-ci m'aimera sûrement mieux que ma vieille mère-marraine, la Taufpatin », et elle répondit qu'elle le voulait bien, en mettant sa main dans la sienne. Elle ajouta aussitôt :
- Je voudrais bien partir avec toi, mais je ne saurais pas comment descendre. Si tu viens, alors apporte-moi chaque fois un cordon de soie : j'en ferai une échelle, et quand elle sera finie, je descendrai et tu m'emporteras sur ton cheval.
Ils convinrent que d'ici là il viendrait la voir tous les soirs, puisque pendant la journée venait la vieille. De tout cela, la sorcière n'eût rien deviné si, un jour, Raiponce ne lui avait dit : « Dites-moi, mère-marraine, comment se fait-il que vous soyez si lourde à monter, alors que le fils du roi, lui, est en haut en un clin d'œil ?
- Ah ! scélérate ! Qu'est-ce que j'entends ? s'exclama la sorcière. Moi qui croyais t'avoir isolée du monde entier, et tu m'as pourtant flouée ! »
Dans la fureur de sa colère, elle empoigna les beaux cheveux de Raiponce et les serra dans sa main gauche en les tournant une fois ou deux, attrapa des ciseaux de sa main droite et cric-crac, les belles nattes tombaient par terre. Mais si impitoyable était sa cruauté, qu'elle s'en alla déposer Raiponce dans une solitude désertique, où elle l'abandonna à une existence misérable et pleine de détresse.
Ce même jour encore, elle revint attacher solidement les nattes au crochet de la fenêtre, et vers le soir, quand le fils de roi arriva et appela :

    Raiponce, Raiponce,
    Descends-moi tes cheveux.

la sorcière laissa se dérouler les nattes jusqu'en bas. Le fils de roi y monta, mais ce ne fut pas sa bien-aimée Raiponce qu'il trouva en haut, c'était la vieille sorcière qui le fixait d'un regard féroce et empoisonné.
- Ha, ha ! ricana-t-elle, tu viens chercher la dame de ton coeur, mais le bel oiseau n'est plus au nid et il ne chante plus : le chat l'a emporté, comme il va maintenant te crever les yeux. Pour toi, Raiponce est perdue tu ne la verras jamais plus !
Déchiré de douleur et affolé de désespoir, le fils de roi sauta par la fenêtre du haut de la tour : il ne se tua pas ; mais s'il sauva sa vie, il perdit les yeux en tombant au milieu des épines ; et il erra, désormais aveugle, dans la forêt, se nourrissant de fruits sauvages et de racines, pleurant et se lamentant sans cesse sur la perte de sa femme bien-aimée. Le malheureux erra ainsi pendant quelques années, aveugle et misérable, jusqu'au jour que ses pas tâtonnants l'amenèrent dans la solitude où Raiponce vivait elle-même misérablement avec les deux jumeaux qu'elle avait mis au monde : un garçon et une fille. Il avait entendu une voix qu'il lui sembla connaître, et tout en tâtonnant, il s'avança vers elle. Raiponce le reconnut alors et lui sauta au cou en pleurant. Deux de ses larmes ayant touché ses yeux, le fils de roi recouvra complètement la vue, et il ramena sa bien-aimée dans son royaume, où ils furent accueillis avec des transports de joie et vécurent heureux désormais pendant de longues, longues années de bonheur.
Par Darkoliv
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Dimanche 2 mars 2008
 
Un conte d'Andersen

Il y avait une fois, une femme qui aurait bien voulu avoir un tout petit enfant, mais elle ne savait pas du tout comment elle pourrait se le procurer; elle alla donc trouver une vieille sorcière, et lui dit :
- J'aurais grande envie d'avoir un petit enfant, ne veux-tu pas me dire où je pourrais m'en procurer un ?
- Si, nous allons bien en venir à bout ! dit la sorcière. Tiens, voilà un grain d'orge, il n'est pas du tout de l'espèce qui pousse dans le champ du paysan, ou qu'on donne à manger aux poules, mets-le dans un pot, et tu verras !
- Merci, dit la femme.
Et elle donna douze shillings à la sorcière, rentra chez elle, planta le grain d'orge, et aussitôt poussa une grande fleur superbe qui ressemblait tout à fait à une tulipe, mais
les pétales se refermaient, serrés comme si elle était encore en bouton.
- C'est une belle fleur, dit la femme.
Et elle l'embrassa sur les beaux pétales rouges et jaunes, mais au moment même de ce baiser, la fleur s'ouvrit avec un grand bruit d'explosion. C'était vraiment une tulipe, ainsi qu'il apparut alors, mais au milieu d'elle, assise sur le siège vert, était une toute petite fille, mignonne et gentille, qui n'était pas plus haute qu'un pouce, et qui, pour cette raison, fut appelée Poucette.
Elle eut pour berceau une coque de noix laquée, des pétales bleus de violettes furent ses matelas, et des pétales de roses son édredon ; c'est là qu'elle dormait la nuit, et le jour elle jouait sur la table, où la femme avait posé une assiette entourée d'une couronne de fleurs dont les tiges trempaient dans l'eau ; un grand pétale de tulipe y flottait, où Poucette pouvait se tenir et naviguer d'un bord à l'autre de l'assiette ; elle avait pour ramer deux crins de cheval blanc. C'était charmant. Et elle savait aussi chanter, et son chant était doux et gentil, tel qu'on n'avait jamais entendu le pareil ici.

Une nuit qu'elle était couchée dans son délicieux lit, arriva une vilaine grenouille qui sauta par la fenêtre ; il y avait un carreau cassé. La grenouille était laide, grosse et mouillée, elle sauta sur la table où Poucette était couchée et dormait sous l'édredon de feuilles de roses rouges.
"Ce serait une femme parfaite pour mon fils !!" se dit la grenouille, et elle s'empara de la coque de noix où Poucette dormait, et, à travers le carreau, sauta dans le jardin avec elle.
Tout près de là coulait un grand et large ruisseau ; mais le bord en était bourbeux et marécageux ; c'est là qu'habitait la grenouille avec son fils. Hou ! lui aussi était laid et vilain, il ressemblait tout à fait à sa mère; koax, koax, brékékékex! c'est tout ce qu'il sut dire quand il vit la jolie fille dans la coque de noix.
- Ne parle pas si haut, tu vas la réveiller ! dit la vieille grenouille, elle pourrait encore nous échapper, car elle est légère comme duvet de cygne; nous la mettrons sur une des larges feuilles de nénuphar, ce sera pour elle, si petite et légère, comme une île ; de là, elle ne pourra pas s'enfuir, pendant que nous préparerons la belle chambre, sous la vase, où vous habiterez.
Dans le ruisseau poussaient beaucoup de nénuphars dont les larges feuilles vertes semblaient flotter à la surface de l'eau ; la feuille la plus éloignée était aussi la plus grande de toutes; c'est là que la vieille grenouille nagea et plaça la coque de noix avec Poucette.
La pauvre petite mignonne se réveilla de très bonne heure le matin, et lorsqu'elle vit où elle était, elle se mit à pleurer amèrement, car il y avait de l'eau de tous les côtés autour de la grande feuille verte, elle ne pouvait pas de tout aller à terre.
La vieille grenouille était au fonde de la vase et ornait la chambre avec des roseaux et des boutons jaunes de nénuphar - il fallait que ce fût tout à fait élégant pour sa nouvelle bru - et avec son vilain fils elle nagea vers la feuille où était Poucette afin de prendre à eux deux le beau lit, et l'installer dans la chambre de l'épousée, avant qu'elle y vînt elle-même. La vieille grenouille s'inclina profondément dans l'eau devant elle et dit :
- Voilà, mon fils, il sera ton mari, et vous aurez un délicieux logement au fond de la vase.
- Koax, koax, brékékékex!
C'est tout ce que le fils put dire.
Et ils prirent le gentil petit lit et partirent avec à la nage, et Poucette resta toute seule et pleura sur la feuille verte, car elle ne voulait pas demeurer chez la vilaine
grenouille, ni avoir son fils si laid pour mari. Les petits poissons qui nageaient dans l'eau avait bien vu la grenouille et entendu ce qu'elle avait dit, et ils sortirent la tête de l'eau ils voulaient voir la petite fille. Aussitôt qu'ils l'eurent vue, ils la trouvèrent charmante, et cela leur fit de la peine qu'elle dût descendre chez la vilaine grenouille. Non, il ne le fallait pas. Ils s'assemblèrent sous l'eau tout autour de la tige qui tenait la feuille, et mordillèrent la tige, si bien que la feuille descendit le cours du ruisseau, emportant Poucette loin, très loin, où la grenouille ne pouvait pas aller.
Poucette navigua, passa devant beaucoup d'endroits, et les petits oiseaux perchés sur les arbustes la voyaient et chantaient : quelle gentille demoiselle! La feuille avec elle, s'éloigna de plus en plus ; c'est ainsi que Poucette partit pour l'étranger.

Un joli petit papillon blanc ne cessait de voler autour d'elle, et finit par se poser sur la feuille, car Poucette lui plaisait, et elle était bien contente, car la grenouille ne pouvait plus l'atteindre, et le lieu où elle naviguait était très agréable; le soleil luisait sur l'eau, c'était comme de l'or magnifique. Et elle défit sa ceinture, en attacha un bout au papillon, et fixa l'autre bout dans la feuille, et ainsi la feuille prit une course beaucoup plus rapide, et elle avec, puisqu'elle était dessus. À ce moment arriva en volant un grand hanneton, il l'aperçut, et aussitôt saisit dans ses pinces la taille grêle de la petit, qu'il emporta dans un arbre, mais la feuille verte continua de descendre le courant, et le papillon de voler avec, car il était attaché à la feuille et ne pouvait pas s'en libérer.
Dieu! comme Poucette fut effrayée lorsque le hanneton s'envola dans l'arbre avec elle, mais surtout elle fut chagrinée pour le beau papillon blanc qu'elle avait attaché à la feuille; s'il ne parvenait pas à se libérer, il allait mourir de faim. Mais c'était bien égal au hanneton. Avec elle il se plaça sur la plus grande feuille verte de l'arbre, lui donna le pollen des fleurs à manger, et lui dit qu'elle était très gentille, bien qu'elle ne ressemblât pas du tout à un hanneton. Ensuite tous les autres hannetons qui habitaient l'arbre vinrent lui rendre visite, ils regardèrent Poucette, et les demoiselles hannetons allongèrent leurs antennes et dirent :
- Elle n'a tout de même que deux pattes, c'est misérable, et elle n'a pas d'antennes !
- Elle a la taille trop mince, fi ! elle ressemble à l'espèce humaine! Qu'elle est laide!
Et pourtant le hanneton qui l'avait prise la trouvait très gentille, mais comme tous les autres disaient qu'elle était vilaine, il finit par le croire aussi, et ne voulut plus l'avoir !
elle pouvait s'en aller où elle voulait. On vola en bas de l'arbre avec elle, et on la posa sur une grande marguerite ; là, elle pleura parce qu'elle était si laide que les hannetons ne voulaient pas d'elle, et elle était pourtant l'être le plus délicieux que l'on put imaginer, délicat et pur comme le plus beau pétale de rose.
La preuve Poucette vécut toute seule tout l'été dans la grande forêt. Elle se tressa un lit de brins d'herbe et l'accrocha sous une grande feuille de patience, en sorte qu'il ne pouvait pleuvoir sur elle ; elle récoltait le pollen des fleurs et s'en nourrissait, et elle buvait la rosée qui était tous les matins sur les feuilles; ainsi passèrent l'été et l'automne, mais vint alors l'hiver, le froid et long hiver. Tous les oiseaux qui lui avaient chanté de belles chansons s'en allèrent, les arbres et les fleurs se fanèrent, la grande feuille de patience sous laquelle elle avait habité se recroquevilla et devint un pédoncule jaune fané, et elle eut terriblement froid, car ses vêtements étaient déchirés, et elle-même était si petite et si frêle, la pauvre Poucette, qu'elle devait mourir de froid. Il se mit à neiger, et chaque flocon de neige qui tombait sur elle était comme un paquet de neige qu'on jetterait sur nous, car nous sommes grands et elle n'avait qu'un pouce. Alors elle s'enveloppa dans une feuille fanée, mais cela ne pouvait pas la réchauffer, elle tremblait de froid.

À l'orée de la forêt, où elle était alors parvenue, s'étendait un grand champ de blé, mais le blé n'y était plus depuis longtemps, seul le chaume sec et nu se dressait sur la terre gelée. C'était pour elle comme une forêt qu'elle parcourait. Oh! comme elle tremblait de froid. Elle arriva ainsi à la porte de la souris des champs. C'était un petit trou au pied des fétus de paille. La souris avait là sa bonne demeure tiède, toute sa chambre pleine de grain, cuisine et salle à manger. La pauvre Poucette se plaça contre la porte, comme toute pauvre mendiante, et demanda un petit morceau de grain d'orge, car depuis deux jours elle n'avait rien eu du tout à manger.
- Pauvre petite, dit la souris, car c'était vraiment une bonne vieille souris des champs, entre dans ma chambre chaude manger avec moi!
Puis, comme Poucette lui plut, elle dit:
- Tu peux bien rester chez moi cet hiver, mais il faudra tenir ma chambre tout à fait propre et me conter des histoires, car je les aime beaucoup.
Et Poucette fit ce que demandait la bonne vieille souris, et vécut parfaitement.
- Nous aurons bientôt une visite, dit la souris des champs, mon voisin a l'habitude de venir me voir tous les jours de la semaine. Il se tient enfermé encore plus que moi, il a de grandes salles et il porte une délicieuse pelisse de velours noir; si tu pouvais l'avoir pour mari, tu n'aurais besoin de rien; mais il ne voit pas clair. Il faudra lui conter les plus belles histoires que tu saches.
Mais Poucette ne se souciait pas d'avoir le voisin, qui était une taupe. Il vint rendre visite dans sa pelisse de velours noir. Il était riche et instruit, dit la souris des champs, son appartement était aussi vingt fois plus grand que celui de la souris, et il était plein de science, mais il ne pouvait supporter le soleil et les belles fleurs, il en disait du mal, car il ne les avait jamais vues. Poucette dut chanter, et elle chanta " Hanneton, vole, vole " et " Le moine va aux champs", et la taupe devint amoureuse d'elle à cause de sa belle voix, mais ne dit rien, car c'était une personne circonspecte.
Elle s'était récemment construit un long corridor dans la terre, de sa demeure à celle de la souris, et elle permit à la souris et a Poucette de s'y promener tant qu'elles voudraient. Mais elle leur di de ne pas avoir peur de l'oiseau mort qui gisait dans le corridor. C'était un oiseau entier avec bec et plumes, qui sûrement était mort depuis peu, au commencement de l'hiver, et avait été enterré juste à l'endroit où elle avait fait son corridor.
La taupe prit dans sa bouche un morceau de mèche, car cela brille comme du feu dans l'obscurité, et elle marcha devant eux et les éclaira dans le long couloir sombre; lorsqu'ils arrivèrent à l'endroit où gisait l'oiseau mort, la taupe dresse en l'air son large nez et heurta le plafond, et cela fit un grand trou par lequel la lumière put briller. Sur le sol gisait une hirondelle morte, ses jolies ailes plaquées contre son corps, les pattes et la tête cachées sous les plumes. Le pauvre oiseau était évidemment mort de froid. Poucette en eut de la peine, elle aimait tant tous les petits oiseaux, qui avaient si joliment chanté et gazouillé pour elle tout l'été, mais la taupe donna un coup de ses courtes pattes à l'hirondelle, et dit :
- Elle ne piaillera plus! ça doit être lamentable de naître petit oiseau. Dieu merci, aucun de mes enfants ne sera ainsi, un oiseau pareil n'a rien d'autre pour lui que son "qvivit", et doit mourir de faim l'hiver!
- Oui, vous pouvez le dire, vous qui êtes prévoyant, dia la souris. Qu'a l'oiseau pour tout son "qvivit", quand vient l'hiver? Il doit avoir faim et geler; mais ce "qvivit" est tout de même une grande chose!
Poucette ne dit rien, mais lorsque les deux autres eurent tourné le dos à l'oiseau, elle se baissa, écarta les plumes qui recouvraient la tête de l'hirondelle, et la baisa sur ses
yeux clos. "C'est peut-être celle qui a si joliment chanté pour moi cet été, se dit-elle, quelle joie il m'a procurée, le bel oiseau!"
Puis la taupe boucha le trou par où le jour luisait, et les dames l'accompagnèrent à sa demeure. Mais la nuit, Poucette ne put dormir, elle e se leva de son lit et tressa une belle couverture de paille dont elle alla envelopper l'oiseau mort, et elle mit du coton moelleux, qu'elle avait trouvé chez la taupe, autour du corps de l'oiseau, afin qu'il put être au chaud dans la terre froide.
-Adieu, beau petit oiseau, dit-elle. Adieu, et merci pour tes délicieux chants de cet été, lorsque tous les arbres étaient verts et que le soleil brillait si chaud au-dessus de nous!
Et elle posa sa tête sur la poitrine de l'oiseau, mais fut aussitôt très effrayée, car il y avait comme des battements à l'intérieur. C'était le coeur de l'oiseau. L'oiseau n'était pas mort, il était engourdi, et la chaleur l'avait réanimé.

À l'automne toutes les hirondelles s'envolent vers les pays chauds, mais il en est qui s'attardent, et elles ont tellement froid qu'elles tombent comme mortes, elles restent où elles sont tombées, et la froide neige les recouvre.
Poucette était toute tremblante de frayeur, car l'oiseau était fort grand, à côté d'elle qui n'avait qu'un pouce, mais elle rassembla son courage, pressa davantage le coton autour de la pauvre hirondelle, et alla chercher une feuille de menthe crépue, qu'elle avait eue elle-même comme couverture, et la passa sur la tête de l'oiseau.
La nuit suivante elle se glissa de nouveau vers lui, et il était alors tout à fait vivant, mais très faible; il ne put ouvrir qu'un instant ses yeux et voir Poucette, qui était là, un morceau de mèche à la main, car elle n'avait pas d'autre lumière.
- Sois remerciée, gentille enfant lui dit l'hirondelle malade, j'ai été délicieusement réchauffé, bientôt j'aurais repris des forces et de nouveau je pourrai voler aux chauds rayons du soleil!
- Oh! dit Poucette, il fait froid dehors, il neige et il gèle, reste dans ton lit chaud, je te soignerai.
Elle apporta de l'eau dans un pétale de fleur à l'hirondelle, qui but et raconta comment elle s'était blessée l'aile à une ronce, et n'avait pas pu voler aussi vite que les autres
hirondelles, qui étaient parties loin, très loin, vers les pays chauds. Elle avait fini par tomber à terre, ensuite elle ne se rappelait plus rien, et ne savait pas du tout comment elle était venue là.
Tout l'hiver elle y restera, et Poucette fut bonne pour elle, et l'aima beaucoup; ni la taupe ni la souris des champs ne s'en doutèrent, car elles ne pouvaient sentir la pauvre malheureuse hirondelle.

Dès que vint le printemps et que le soleil réchauffa la terre, l'hirondelle dit adieu à Poucette, qui ouvrit le trou fait par la taupe au-dessus. Le soleil rayonnait superbe au- dessus d'elles, et l'hirondelle demanda à Poucette si elle ne voulait pas venir avec elle, car elle pourrait se mettre sur son dos, elles s'envoleraient ensemble loin dans la forêt verte. Mais Poucette savait que cela ferait de la peine à la vieille souris des champs, si elle la quittait ainsi.
- Non je ne peux pas, dit Poucette.
- Adieu, adieu, bonne et gentille fille, dit l'hirondelle en s'envolant au soleil.
Poucette la suivit des yeux, et ses yeux se mouillèrent, car elle aimait beaucoup la pauvre hirondelle.
- Qvivit! qvivit! chanta l'oiseau.
Et il s'éloigna dans la forêt verte.
Poucette était triste. Elle n'eut pas la permission de sortir au chaud soleil: le blé, qui était semé sur le champ au-dessus de la maison de la souris, poussa d'ailleurs haut en
l'air, c'était une forêt drue pour la pauvre petite fille qui n'avait qu'un pouce.
- Cet été tu vas coudre ton costume, lui dit la souris, car sa voisine, l'ennuyeuse taupe à la pelisse de velours noir, l'avait demandé en mariage. Tu n'auras de la laine et du linge. Tu auras de quoi t'asseoir et te coucher, quand tu seras la femme de la taupe!
Poucette dut filer à la quenouille, et la souris embaucha quatre araignées pour filer et tisser nuit et jour. Tous les soirs la taupe venait en visite, et parlait toujours de la fin
de l'été, quand le soleil serait beaucoup moins chaud, car pour le moment il brûlait la terre, qui était comme une pierre; quand l'été serait fini auraient lieu les noces avec Poucette; mais la petite n'était pas contente, car elle n'aimait pas du tout l'ennuyeuse taupe. Tous les matins, quand le soleil se levait, et tous les soirs quand il se couchait, elle se glissait dehors à la porte, et si le vent écartait les sommets des tiges, de façon qu'elle pouvait voir le ciel bleu, elle se disait que c'était clair et beau, là dehors, et elle désirait bien vivement revoir sa chère hirondelle; mais elle ne reviendrait jamais, elle volait sûrement très loin dans la forêt verte.

Lorsque l'automne arriva, Poucette eut sa corbeille toute prête.
- Dans quatre semaines ce sera la noce, lui dit la souris.
Et Poucette pleura et dit qu'elle ne voulait pas de l'ennuyeuse taupe.
- Tatata, dit la souris, ne regimbe pas, sans quoi je te mords avec ma dent blanche! C'est un excellent mari que tu auras, la reine elle-même n'a pas une pelisse de velours noir pareille. Il a cuisine et cave. Remercie Dieu de l'avoir.
La noce devait donc avoir lieu. La taupe était venue déjà pour prendre Poucette, qui devait habiter avec son mari au profond de la terre, ne jamais sortir au chaud soleil qu'il ne pouvait pas supporter. La pauvre enfant était tout affligée, elle voulait dire adieu au beau soleil, que du moins, chez la souris, il lui avait été permis de regarder de la porte.
- Adieu, lumineux soleil! dit-elle, les bras tendus en l'air, et elle fit quelques pas hors de la demeure de la souris, car le blé avait été coupé, il ne restait plus que le chaume sec. Adieu, adieu! dit-elle, et elle entoura de ses bras une petite fleur rouge qui était là! Salue de ma part la petite hirondelle, si tu la vois.
- Qvivit! qvivit! dit-on à ce moment au-dessus de sa tête.
Elle regarda en l'air, c'était la petite hirondelle, qui passait justement. Aussitôt qu'elle vit Poucette, elle fut ravie; la fillette lui raconta qu'elle ne voulait pas du tout avoir
pour mari la vilaine taupe, et qu'elle habiterait ainsi au fond de la terre, où le soleil ne brillerait jamais. De cela, elle ne pouvait s'empêcher de pleurer.
- Voilà le froid hiver qui vient, dit la petite hirondelle, je m'envole au loin vers les pays chauds, veux-tu venir avec moi? Tu peux te mettre sur mon dos, tu n'as qu'à t'attacher fortement avec ta ceinture, et nous nous envolerons loin de la vilaine taupe et de sa sombre demeure, bien loin par-dessus les montagnes jusqu'aux pays chauds où le soleil luit, plus beau qu'ici, où c'est toujours l'été avec des fleurs exquises. Viens voler avec moi, chère petite Poucette qui m'a sauvé la vie lorsque je gisais gelée dans le sombre caveau de terre!
- Oui j'irais avec toi, dit Poucette, qui se mit sur le dos de l'oiseau, les pieds sur ses ailes étendues, et attacha fortement sa ceinture à une des plus grosses plumes.
Et ainsi l'hirondelle s'éleva haut dans l'air, au-dessus de la forêt et au-dessus de la mer, haut au-dessus des grandes montagnes toujours couvertes de neige, et Poucette eut froid dans l'air glacé, mais elle se recroquevilla sous les plumes chaudes de l'oiseau, et passa seulement sa petite tête pour voir toute la splendeur étalée sous elle.

Et elles arrivèrent aux pays chauds. Le soleil y brillait, beaucoup plus lumineux qu'ici. Le ciel était deux fois plus élevé, et dans des fossés et sur des haies poussaient de délicieux raisins blancs et bleus. Dans les forêt pendaient des citrons et des oranges, les myrtes et la menthe crépue embaumaient, et sur la route couraient de délicieux enfants qui jouaient avec de grands papillons diaprés. Mais l'hirondelle vola plus loin encore, et ce fut de plus en plus beau. Sous de magnifiques arbres verts au bord de la mer bleue se trouvait un château de marbre d'une blancheur éclatante, fort ancien. Les ceps de vigne enlaçaient les hautes colonnes; tout en haut étaient de nombreux nids d'hirondelle, et dans l'un d'eux habitait celle qui portait Poucette.
- Voilà ma maison, dit l'hirondelle, mais si tu veux te chercher une des superbes fleurs qui poussent en bas, je t'y poserai, et tu seras aussi bien que tu peux le désirer.
- C'est parfait, dit Poucette, et ses petites mains battirent.
Il y avait par terre une grande colonne de marbre blanc qui était tombée et s'était cassée en trois morceaux, entre lesquels poussaient les plus belles fleurs blanches.
L'hirondelle y vola et déposa Poucette sur l'une des larges pétales; mais quelle surprise fut celle de la petite fille! Un petit homme était assis au milieu de la fleur, aussi blanc et transparent que s'il avait été de verre; il avait sur la tête une belle couronne d'or et aux épaules de jolies ailes claires, et il n'était pas plus grand que Poucette. C'était l'ange de la fleur. Dans chaque fleur habitait un pareil ange, homme ou femme, mais celui-là était le roi de tous.
- Oh! qu'il est beau, chuchota Poucette à l'hirondelle.

Le petit prince fut très effrayé par l'hirondelle, car elle était un énorme oiseau à côté de lui, qui était si petit et menu, mais lorsqu'il vit Poucette il fut enchanté, c'était la plus belle fille qu'il eût encore jamais vue. Aussi prit-il sur sa tête sa couronne d'or qu'il plaça sur la sienne, lui demanda comment elle s'appelait et si elle voulait être sa femme, elle serait ainsi la reine de toutes les fleurs! Oh! c'était là un mari bien différent du fils de la grenouille et de la taupe à la pelisse de velours noir. Elle dit donc oui au charmant prince, et de chaque fleur arriva une dame ou un jeune homme, si gentil que c'était un plaisir des yeux; chacun apportait un cadeau à Poucette, mais le meilleur de tous fut une couple de belles ailes d'une grande mouche blanche; elles furent accrochées au dos de Poucette, qui put ainsi voler d'une fleur à l'autre; c'était bien agréable, et la petite hirondelle était là-haut dans son nid et chantait du mieux qu'elle pouvait, mais en son coeur elle était affligée, car elle aimait beaucoup Poucette,et aurait voulu ne jamais s'en séparer.
- Tu ne t'appelleras pas Poucette, lui dit l'ange de la fleur, c'est un vilain nom, et tu es si belle. Nous t'appellerons Maia.
- Adieu, adieu! dit la petite hirondelle, qui s'envola de nouveau, quittant les pays chaud pour aller très loin, jusqu'en Danemark.
C'est là qu'elle avait un nid au-dessus de la fenêtre où habite l'homme qui sait conter des contes, elle lui a chanté son "qvivit, qvivit!" et c'est de là que nous tenons toute l'histoire.
Par Darkoliv
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Dimanche 2 mars 2008

Un conte des frères Grimm

Il est des gens de qui l'esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n'approuve et n'estime
Que le pompeux et le sublime;
Pour moi, j'ose poser en fait
Qu'en de certains moments l'esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes;
Et qu'il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d'agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s'émerveiller
Que la Raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d'Ogre et de Fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller?
Sans craindre donc qu'on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l'histoire de Peau-d'âne.

Il était une fois un Roi,
Le plus grand qui fût sur la Terre,
Aimable en Paix, terrible en Guerre,
Seul enfin comparable à soi :
Ses voisins le craignaient, ses États étaient calmes,
Et l'on voyait de toutes parts
Fleurir, à l'ombre de ses palmes,
Et les Vertus et les beaux Arts.
Son aimable Moitié, sa Compagne fidèle,
Était si charmante et si belle,
Avait l'esprit si commode et si doux
Qu'il était encor avec elle
Moins heureux Roi qu'heureux époux.
De leur tendre et chaste Hyménée
Pleine de douceur et d'agrément,
Avec tant de vertus une fille était née
Qu'ils se consolaient aisément
De n'avoir pas de plus ample lignée.
Dans son vaste et riche Palais
Ce n'était que magnificence;
Partout y fourmillait une vive abondance
De Courtisans et de Valets;
Il avait dans son Écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons
Roides d'or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C'est qu'au lieu le plus apparent,
Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus non pareilles,
Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand.
Tel et si net le forma la Nature
Qu'il ne faisait jamais d'ordure,
Mais bien beaux Écus au soleil
Et Louis de toute manière,
Qu'on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.

Or le Ciel qui parfois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu'une âpre maladie
Tout à coup de la Reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours;
Mais ni la Faculté qui le Grec étudie,
Ni les Charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l'incendie
Que la fièvre allumait en s'augmentant toujours.

Arrivée à sa dernière heure
Elle dit au Roi son Époux:
Trouvez bon qu'avant que je meure
J'exige une chose de vous;
C'est que s'il vous prenait envie
De vous remarier quand je n'y serai plus...
Ah! dit le Roi, ces soins sont superflus,
Je n'y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
Je le crois bien, reprit la Reine,
Si j'en prends à témoin votre amour véhément;
Mais pour m'en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle,
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle.
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.
Le Prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la Reine voulut;
La Reine entre ses bras mourut,
Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.
À l'ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu'il pleurait ses défuntes Amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.

On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix;
Mais ce n'était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment
Et que la nouvelle Épousée
Eût plus d'attraits et d'agrément
Que celle qu'on venait de mettre au monument.

Ni la Cour en beautés fertile,
Ni la Campagne, ni la Ville,
Ni les Royaumes d'alentour
Dont on alla faire le tour
N'en purent fournir une telle;
L'Infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appas
Que la défunte n'avait pas.
Le Roi le remarqua lui-même
Et brûlant d'un amour extrême
Alla follement s'aviser
Que par cette raison il devait l'épouser.
Il trouva même un Casuiste
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune Princesse triste
D'ouïr parler d'un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour

De mille chagrins l'âme pleine,
Elle alla trouver sa Marraine,
Loin, dans une grotte à l'écart
De Nacre et de Corail richement étoffée.
C'était une admirable Fée
Qui n'eut jamais de pareille en son Art.
Il n'est pas besoin qu'on vous die
Ce qu'était une Fée en ces bienheureux temps;

Car je suis sûr que votre Mie
Vous l'aura dit dès vos plus jeunes ans.

Je sais, dit-elle, en voyant la Princesse,
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse;
Mais avec moi n'ayez plus de souci.
Il n'est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Votre Père, il est vrai, voudrait vous épouser;
Ecouter sa folle demande
Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.

Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne
Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu'à son amour votre coeur s'abandonne,
Une Robe qui soit de la couleur du Temps;
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.

Aussitôt la jeune Princesse
L'alla dire en tremblant à son Père amoureux
Qui dans le moment fit entendre
Aux Tailleurs les plus importants
Que s'ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une Robe qui fût de la couleur du Temps,
Ils pouvaient s'assurer qu'il les ferait tous pendre.

Le second jour ne luisait pas encor
Qu'on apporta la Robe désirée;
Le plus beau bleu de l'Empyrée
N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuage d'or
D'une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l'Infante pénétrée
Ne sait que dire ni comment
Se dérober à son engagement.
Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa Marraine tout bas,
Qui plus brillante et moins commune,

Soit de la couleur de la Lune.
Il ne vous la donnera pas.
À peine la Princesse en eut fait la demande
Que le Roi dit à son Brodeur:
Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.

Le riche habillement fut fait au jour marqué,
Tel que le Roi s'en était expliqué.
Dans les Cieux où la Nuit a déployé ses voiles,
La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent
Lors même qu'au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.
La Princesse admirant ce merveilleux habit,
Était à consentir presque délibérée;
Mais par sa Marraine inspirée,
Au Prince amoureux elle dit:
Je ne saurais être contente
Que je n'aie une Robe encore plus brillante
Et de la couleur du Soleil.
Le Prince qui l'aimait d'un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche Lapidaire
Et lui commanda de la faire
D'un superbe tissu d'or et de diamants,
Disant que s'il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.

Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,
Car l'ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l'ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond Amant de Clymène
Lorsque sur la voûte des Cieux
Dans son char d'or il se promène,
D'un plus brillant éclat n'éblouit pas les yeux.

L'Infante que ces dons achèvent de confondre,
À son Père, à son Roi ne sait plus que répondre.
Sa Marraine aussitôt la prenant par la main:
Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille,
Demeurer en si beau chemin;
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu'il aura l'âne que vous savez,
Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bourse?
Demandez-lui la peau de ce rare Animal.
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.

Cette Fée était bien savante,
Et cependant elle ignorait encor
Que l'amour violent pourvu qu'on le contente,
Compte pour rien l'argent et l'or;
La peau fut galamment aussitôt accordée
Que l'Infante l'eut demandée.

Cette Peau quand on l'apporta
Terriblement l'épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa Marraine survint et lui représenta
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre:
Qu'il faut laisser penser au Roi
Qu'elle est tout à fait disposée
À subir avec lui la conjugale Loi,
Mais qu'au même moment, seule et bien déguisée,
Il faut qu'elle s'en aille en quelque État lointain
Pour éviter un mal si proche et si certain.

Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
Je vous donne encor ma Baguette;
En la tenant en votre main,

La cassette suivra votre même chemin
Toujours sous la Terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l'ouvrir,
À peine mon bâton la Terre aura touchée
Qu'aussitôt à vos yeux elle viendra s'offrir.

Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l'âne est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu'elle renferme rien de beau.

La Princesse ainsi travestie
De chez la sage Fée à peine fut sortie,
Pendant la fraîcheur du matin,
Que le Prince qui pour la Fête
De son heureux Hymen s'apprête,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n'est point de maison, de chemin, d'avenue,
Qu'on ne parcoure promptement;
Mais on s'agite vainement,
On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.

Partout se répandit un triste et noir chagrin;
Plus de Noces, plus de Festin,
Plus de Tarte, plus de Dragées;
Les Dames de la Cour toutes découragées,
N'en dînèrent point la plupart;
Mais du Curé surtout la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard,
Et qui pis est n'eut point d'offrande.

L'Infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d'une vilaine crasse;
À tous Passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place.
Mais les moins délicats et les plus malheureux

La voyant si maussade et si pleine d'ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.

Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin;
Enfin elle arriva dans une Métairie
Où la Fermière avait besoin
D'une souillon, dont l'industrie
Allât jusqu'à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l'auge aux Cochons.
On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les Valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler
La contredire et la railler;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

Elle avait le Dimanche un peu plus de repos;
Car ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entrait dans sa chambre en tenant son huis clos,
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
Mettait proprement sa toilette,
Rangeait dessus ses petits pots
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
De la Lune tantôt la robe elle mettait,
Tantôt celle où le feu du Soleil éclatait,
Tantôt la belle robe bleue
Que tout l'azur des Cieux ne saurait égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
Sur le plancher trop court ne pouvait s'étaler
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n'était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu'à l'autre Dimanche.

J'oubliais à dire en passant
Qu'en cette grande Métairie
D'un Roi magnifique et puissant
Se faisait la Ménagerie,
Que là, Poules de Barbarie,
Râles, Pintades, Cormorans,
Oisons musqués, Canes Petières,
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l'envi dix cours toutes entières.

Le Fils du Roi dans ce charmant séjour
Venait souvent au retour de la Chasse
Se reposer boire à la glace
Avec les Seigneurs de sa Cour.
Tel ne fut point le beau Céphale:
Son air était Royal, sa mine martiale,
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau-d'âne de fort loin le vit avec tendresse,
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse et ses haillons
Elle gardait encor le coeur d'une Princesse.

Qu'il a l'air grand, quoiqu'il l'ait négligé,
Qu'il est aimable, disait-elle,
Et que bien heureuse est la belle
À qui son coeur est engagé!
D'une robe de rien s'il m'avait honorée,
Je m'en trouverais plus parée
Que de toutes celles que j'ai.

Un jour le jeune Prince errant à l'aventure
De basse-cour en basse-cour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau-d'âne était l'humble séjour.
Par hasard il mit l'oeil au trou de la serrure.
Comme il était fête ce jour
Elle avait pris une riche parure

Et ses superbes vêtements
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Égalaient du Soleil la clarté la plus pure.
Le Prince au gré de son désir
La contemple et ne peut qu'à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage;
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S'emparèrent de tout son coeur

Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,
Il voulut enfoncer la porte;
Mais croyant voir une Divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.

Dans le Palais, pensif il se retire,
Et là, nuit et jour il soupire;
Il ne veut plus aller au Bal
Quoiqu'on soit dans le Carnaval.
Il hait la Chasse, il hait la Comédie,
Il n'a plus d'appétit, tout lui fait mal au coeur,
Et le fond de sa maladie
Est une triste et mortelle langueur

Il s'enquit quelle était cette Nymphe admirable
Qui demeurait dans une basse-cour
Au fond d'une allée effroyable,
Où l'on ne voit goutte en plein jour.
C'est, lui dit-on, Peau-d'âne, en rien Nymphe ni belle
Et que Peau-d'âne l'on appelle,
À cause de la Peau qu'elle met sur son cou;

De l'Amour c'est le vrai remède,
La bête en un mot la plus laide,
Qu'on puisse voir après le Loup.
On a beau dire, il ne saurait le croire;
Les traits que l'amour a tracés
Toujours présents à sa mémoire
N'en seront jamais effacés.

Cependant la Reine sa Mère
Qui n'a que lui d'enfant pleure et se désespère;
De déclarer son mal elle le presse en vain,
Il gémit, il pleure, il soupire,
Il ne dit rien, si ce n'est qu'il désire
Que Peau-d'âne lui fasse un gâteau de sa main;
Et la Mère ne sait ce que son Fils veut dire.
ô Ciel! Madame, lui dit-on,
Cette Peau-d'âne est une noire Taupe
Plus vilaine encore et plus gaupe
Que le plus sale Marmiton.
N'importe, dit la Reine, il le faut satisfaire
Et c'est à cela seul que nous devons songer.
Il aurait eu de l'or, tant l'aimait cette Mère,
S'il en avait voulu manger.

Peau-d'âne donc prend sa farine
Qu'elle avait fait bluter exprès
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre et ses oeufs frais;
Et pour bien faire sa galette,
S'enferme seule en sa chambrette.

D'abord elle se décrassa
Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d'argent que vite elle laça
Pour dignement faire l'ouvrage
Qu'aussitôt elle commença.

On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix;
Mais ceux qu'on tient savoir le fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis;
Et pour moi franchement je l'oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le Prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s'en était aperçue:
Sur ce point la femme est si drue
Et son oeil va si promptement
Qu'on ne peut la voir un moment
Qu'elle ne sache qu'on l'a vue.
Je suis bien sûr encor et j'en ferais serment,
Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant
La Bague ne fût bien reçue.

On ne pétrit jamais un si friand morceau,
Et le Prince trouva la galette si bonne
Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne
Il n'avalât aussi l'anneau.
Quand il en vit l'émeraude admirable,
Et du jonc d'or le cercle étroit,
Qui marquait la forme du doigt,
Son coeur en fut touché d'une joie incroyable;
Sous son chevet il le mit à l'instant,
Et son mal toujours augmentant,
Les Médecins sages d'expérience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Jugèrent tous, par leur grande science,
Qu'il était malade d'amour.

Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die,
Est un remède exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Il s'en fit quelque temps prier
Puis dit: Je le veux bien, pourvu que l'on me donne
En mariage la personne

Pour qui cet anneau sera bon.
À cette bizarre demande,
De la Reine et du Roi la surprise fut grande;
Mais il était si mal qu'on n'osa dire non.

Voilà donc qu'on se met en quête
De celle que l'anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang;
Il n'en est point qui ne s'apprête
À venir présenter son doigt
Ni qui veuille céder son droit.

Le bruit ayant couru que pour prétendre au Prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout Charlatan, pour être bienvenu,
Dit qu'il a le secret de le rendre menu;
L'une, en suivant son bizarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L'autre en coupe un petit morceau;
Une autre en le pressant croit qu'elle l'apetisse;
Et l'autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n'est enfin point de manoeuvre
Qu'une Dame ne mette en oeuvre,
Pour faire que son doigt cadre bien à l'anneau.

L'essai fut commencé par les jeunes Princesses,
Les Marquises et les Duchesses;
Mais leurs doigts quoique délicats,
Étaient trop gros et n'entraient pas.
Les Comtesses, et les Baronnes,
Et toutes les nobles Personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main
Et la présentèrent en vain.
Ensuite vinrent les Grisettes,
Dont les jolis et menus doigts,
Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l'anneau s'ajuster quelquefois.

Mais la Bague toujours trop petite ou trop ronde
D'un dédain presque égal rebutait tout le monde.

Il fallut en venir enfin
Aux Servantes, aux Cuisinières,
Aux Tortillons, aux Dindonnières,
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges et noires pattes,
Non moins que les mains délicates,
Espéraient un heureux destin.
Il s'y présenta mainte fille
Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la Bague du Prince eût aussi peu passé
Qu'un câble au travers d'une aiguille.

On crut enfin que c'était fait,
Car il ne restait en effet,
Que la pauvre Peau-d'âne au fond de la cuisine.
Mais comment croire, disait-on,
Qu'à régner le ciel la destine!
Le Prince dit: Et pourquoi non?
Qu'on la fasse venir Chacun se prit à rire,
Criant tout haut: Que veut-on dire,
De faire entrer ici cette sale guenon?
Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui semblait de l'ivoire
Qu'un peu de pourpre a coloré,
Et que de la Bague fatale,
D'une justesse sans égale
Son petit doigt fut entouré,
La Cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.

On la menait au Roi dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu'avant que de paraître
Devant son Seigneur et son Maître,
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.

De cet habit, pour la vérité dire,
De tous côtés on s'apprêtait à rire;
Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartements,
Et qu'elle eut traversé les salles
Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n'eurent jamais d'égales;
Que ses aimables cheveux blonds
Mêlés de diamants dont la vive lumière
En faisait autant de rayons,
Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
Qui pleins d'une Majesté fière
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,
Et que sa taille enfin si menue et si fine
Qu'avec que ses deux mains on eût pu l'embrasser,
Montrèrent leurs appas et leur grâce divine,
Des Dames de la Cour et de leurs ornements
Tombèrent tous les agréments.

Dans la joie et le bruit de toute l'Assemblée,
Le bon Roi ne se sentait pas
De voir sa Bru posséder tant d'appas;
La Reine en était affolée,
Et le Prince son cher Amant,
De cent plaisirs l'âme comblée,
Succombait sous le poids de son ravissement.

Pour l'Hymen aussitôt chacun prit ses mesures;
Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,
Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs États pour être à ce grand jour
On en vit arriver des climats de l'Aurore,
Montés sur de grands Éléphants;
Il en vint du rivage More,
Qui, plus noirs et plus laids encore,
Faisaient peur aux petits enfants;
Enfin de tous les coins du Monde,
Il en débarque et la Cour en abonde.

Mais nul Prince, nul Potentat,
N'y parut avec tant d'éclat
Que le père de l'Épousée,
Qui d'elle autrefois amoureux
Avait avec le temps purifié les feux
Dont son âme était embrasée.
Il en avait banni tout désir criminel
Et de cette odieuse flamme
Le peu qui restait dans son âme
N'en rendait que plus vif son amour paternel.
Dès qu'il la vit: Que béni soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant, dit-il, et tout pleurant de joie,
Courut tendrement l'embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s'intéresser,
Et le futur Époux était ravi d'apprendre
Que d'un Roi si puissant il devenait le Gendre.
Dans ce moment la Marraine arriva
Qui raconta toute l'histoire,
Et par son récit acheva
De combler Peau-d'âne de gloire.

Il n'est pas malaisé de voir
Que le but de ce Conte est qu'un Enfant apprenne
Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir;
Que la Vertu peut être infortunée
Mais qu'elle est toujours couronnée;

Que contre un fol amour et ses fougueux transports
La Raison la plus forte est une faible digue,
Et qu'il n'est point de riches trésors
Dont un Amant ne soit prodigue;

Que de l'eau claire et du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune Créature,
Pourvu qu'elle ait de beaux habits;

Que sous le Ciel il n'est point de femelle
Qui ne s'imagine être belle,
Et qui souvent ne s'imagine encor
Que si des trois Beautés la fameuse querelle
S'était démêlée avec elle,
Elle aurait eu la pomme d'or.

Le Conte de Peau-d'âne est difficile à croire,
Mais tant que dans le Monde on aura des Enfants,
Des Mères et des Mères-grands,
On en gardera la mémoire.
Par Darkoliv
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Dimanche 2 mars 2008

DAME HIVER - MADAME NEIGE


Un conte des frères Grimm

Une veuve avait deux filles, l’une jolie et courageuse, l’autre paresseuse et laide. C’était à la seconde qu’elle donnait sa préférence, parce que cette fille laide et paresseuse était sa propre fille et l’autre avait tout le travail à faire dans la maison dont elle était la Cendrillon. Elle devait chaque jour aller sur la grand-route s’asseoir près du puits et filer, filer tellement que les doigts lui en saignaient.

Un jour donc, que sa quenouille était toute poisseuse et tachée de sang, la malheureuse se pencha sur le puits pour la laver mais la quenouille lui échappa des mains et tomba tout au fond du puits. En pleurant elle courut raconter son malheur à la marâtre, qui lui cria dessus. Elle fut assez impitoyable pour lui dire:
« Puisque que tu as laissé tomber la quenouille, tu n’as qu’à aller toi-même la chercher ! »

La pauvre retourna près du puits, se tortura en se demandant comment faire et pour finir, dans son affolement, sauta elle-même dans le puits pour en rapporter la quenouille. En tombant elle s’évanouit ; et lorsqu’elle se réveilla et repris ses sens, elle était dans une belle prairie, sous le brillant soleil, et il y avait autour d’elle des milliers et des milliers de fleurs.

Elle s’avança dans cette prairie et arriva devant un four à pain où cuisait la fournée, et voilà que les pains, de l’intérieur se mirent à appeler:
« Retire-moi ! Retire-moi ! Sinon je vais brûler, je suis déjà bien cuit et plus que cuit ! »

Elle y alla, saisit la longue pelle de four et sortit un à un tous les pains jusqu’au dernier.

Puis elle poursuivi sa marche et arriva près d’un pommier chargé de pommes en quantité énorme, et là aussi on l’appela:
« Secoue-moi ! Secoue-moi ! Nous les pommes, nous sommes toutes mûres ! »

Alors elle secoua l’arbre et les pommes tombèrent comme s’il pleuvait, et elle le secoua jusqu’à ce qu’il n’en restât plus une sur l’arbre, puis elle les mit soigneusement en tas avant de se remettre en route.

Pour finir, elle arriva près d’une petite maison où une vieille regardait par la fenêtre, mais elle avait de si longues dents, cette vieille que la fillette dans sa peur, voulu se sauver à toutes jambes.
« Pourquoi t’effrayes-tu ma chère enfant ? lui dit la vieille femme, reste avec moi, et si tu fais bien ton travail, si tu me tiens la maison bien en ordre, tout n’en n’ira que mieux pour toi. Surtout, tu dois veiller à bien faire mon lit et secouer soigneusement l’édredon pour en faire voler les plumes, parce qu’alors, il neige sur le monde. Je suis Dame Hiver.»

Le ton aimable et les bonnes paroles de la vieille réconfortèrent son cœur et lui rendirent son courage: elle accepta son offre et entra à son service, s’acquittant de sa tâche à la grande satisfaction de Dame Hiver, battant et secouant son édredon jusqu’à faire voler les plumes de tous cotés, légères et dansantes comme des flocons de neige. En retour, elle avait la bonne vie chez elle: jamais un mot méchant et tous les jours du bouilli et du rôti.

Mais quand elle fut restée un bon bout de temps chez Dame Hiver, elle devint triste peu à peu, sans trop savoir pourquoi quand cela commença, ni ce qui lui pesait si lourd sur le cœur; enfin elle se rendit compte qu’elle avait le mal du pays. Elle savait bien, pourtant, qu’elle était mille fois mieux traitée ici que chez elle, mais elle n’en languissait pas moins de revoir sa maison.
« Je m’ennuie de chez moi », finit-elle par dire à Dame Hiver, « et bien que je sois beaucoup mieux ici, je voudrais remonter là-haut et retrouver les miens. Je sens que je ne pourrais pas rester plus longtemps.»
- Il me plaît que tu aies envie de renter chez toi, dit Dame Hiver, et puisque tu m’as servi si fidèlement, je vais te ramener moi-même là-haut.»

Elle la prit par la main et la conduisit jusque devant un grand portail, une porte monumentale dont les battants étaient ouverts; au moment où la jeune fille allait passer, une pluie d’or tomba sur elle, dense et drue, et tout l’or qui tomba resta sur elle, la couvrant et la recouvrant entièrement.
« C’est ce que je te donne pour avoir été si diligente et soigneuse dans ton travail », lui dit Dame Hiver, en lui tendant en plus, sa quenouille qui était tombée au fond du puits.

La grand-porte se referma alors, et la jeune fille se retrouva sur le monde, non loin de chez sa mère. Et quand elle entra dans la cour, le coq, perché sur le puits, chanta:


    «Cocorico! Cocorico!
    La demoiselle d’or est ici de nouveau.»

Elle arriva ensuite chez sa mère, et là, parce qu’elle était couverte de tant d’or, elle reçut bon accueil aussi bien de sa mère que de sa demi-sœur.

La jeune fille leur raconta tout ce qu’il lui était advenu, et quand la mère apprit de quelle manière elle était arrivée à cette immense richesse, sa seule idée fut de donner à sa fille, la paresseuse et laide, le même bonheur. Il fallut donc qu’elle allât comme sa sœur, s’asseoir à coté du puits pour filer; et que pour que sa quenouille fût poisseuse de sang, elle dut se piquer le doigt et s’égratigner la main dans les épines; elle jeta ensuite sa quenouille dans le puits et sauta elle-même comme l’avait fait sa sœur.

Et il lui arriva la même chose qu’à elle: elle se retrouva dans la même prairie et emprunta le même chemin, arriva devant le même four, où elle entendit semblablement le pain crier :
« Retire-moi ! Retire-moi ! Sinon je vais brûler, je suis déjà bien cuit et plus que cuit ! »

Mais la paresseuse se contenta de répondre : « Plus souvent, tiens ! que je vais me salir ! »

Et elle passa outre. Lorsqu’elle arriva un peu plus loin près du pommier, il appela et cria:
« Secoue-moi, secoue-moi ! Nous les pommes nous sommes toutes mûres ! »

Mais la vilaine ne se retourna même pas et répondit:
« Fameuse idée, oui ! Pour qu’il m’en tombe une sur la tête.»

Et elle continua son chemin.

Lorsqu’elle arriva de devant la maison de Dame Holle, comme elle avait déjà entendu parler de ses longues dents elle n’eut pas peur et se mit aussitôt à la servir. Le premier jour tout alla bien, elle fit du zèle, obéit avec empressement et vivacité, car elle songeait à tout l’or que cela lui vaudrait bientôt; mais le deuxième jour, déjà, elle commença à paresser et à traîner, et beaucoup plus le troisième jour, car elle ne voulu même pas se lever ce matin là. Elle ne faisait pas non plus le lit de Dame Hiver comme elle devait le faire, négligeait de secouer l’édredon et de faire voler les plumes.

Dame Hiver ne tarda pas à se lasser d’une telle négligence et lui donna congé. La fille paresseuse s’en montra ravie, pensant que venait le moment de la pluie d’or; mais si Dame Hiver la conduisit aussi elle-même à la grand-porte, au lieu de l’or, ce fut une grosse tonne de poix qui lui tomba dessus.
«Voilà la récompense que t’ont méritée tes services ! » lui dit Dame Hiver, qui referma aussitôt la grand-porte.

La paresseuse rentra chez elle, mais couverte de poix des pieds à la tête; et le coq, sur le puits, quand il la vit, chanta:


    «Cocorico! Cocorico!
    La sale demoiselle est ici de nouveau.»

La poix qui la couvrait colla si bien à elle que, de toute sa vie, jamais elle ne put l’enlever.
Par Darkoliv
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Dimanche 2 mars 2008

En dessous de l'histoire originale, une petite vidéo humoristique bien sympathique ^^


Il était une fois trois petits cochons qui vivaient avec leur maman dans une petite maison. Un jour, La maman appela ses trois fils et leur dit qu'elle ne pouvait plus les élever parce qu'elle était trop pauvre. Je voudrais que vous partiez d'ici et construisiez votre maison, dit-elle, mais prenez garde qu'elle soit bien solide pour que le grand méchant loup ne puisse entrer et vous manger. La maman embrassa ses trois petits cochons et leur dit au revoir les larmes aux yeux.

Ils s'en allèrent de chez eux construire leurs maisons.

Le premier petit cochon rencontra un homme portant une botte de paille. " Puis-je avoir un peu de paille pour construire ma maison ? " demanda le petit cochon. Et l'homme lui donna de la paille.

Le second petit cochon avait rencontré un homme qui portait un chargement de bois. " Puis-je avoir quelques bouts de bois pour construire ma maison ? " demanda le petit cochon. Et l'homme lui donna le bois.

Le troisième petit cochon, lui avait rencontré un homme chargé de briques. " S'il vous plaît, Monsieur, demanda le troisième petit cochon, puis-je avoir quelques briques pour construire ma maison ?" L'homme lui donna assez de briques pour bâtir une grande et solide maison avec une cheminée près de laquelle on pouvait s'asseoir.

Les trois petits cochons rentraient joyeusement chez eux quand le loup les aperçut.
" Comme ils doivent être tendres ! Lequel vais-je manger en premier ? Je vais commencer par le petit cochon dans la maison de paille ! "

Il frappa à la porte.
" Petit cochon, gentil petit cochon, je peux entrer ?
- Non, Non ! Par le poil de mon menton !
- Alors, je vais souffler et ta maison s'envolera ! "

Le loup gonfla ses joues, souffla, souffla de toutes ses forces, et la maison de paille s'envola.
"Au secours ! " cria le premier petit cochon en courant vers la maison de bois de son frère. A peine celui-ci eut-il refermé la porte que le loup frappa.

"Petits cochons, gentils petits cochons, je peux entrer ?
- Non, non ! Par le poil de nos mentons !  répondirent les deux frères.
- Alors,je vais souffler, souffler, et votre maison s'envolera ! "

Le loup se gonfla les joues, souffla, souffla de toutes ses forces, et la maison de bois s'envola.
"Au secours ! " crièrent les deux petits cochons en courant aussi vite que possible vers la maison de briques de leur frère.
" Ici, vous ne risquez rien ! " leur dit-il.

Bientôt, la voix du loup résonna.
" Petits cochons, gentils petits cochons, je peux entrer ?
- Non ! non ! Par le poil de nos mentons !
- Alors, vous allez voir, hurla le loup, je vais souffler sur votre maison, et je vais la démolir ! "

Il prit alors sa plus profonde respiration et souffla comme un fou. Mais cette fois-ci, il ne réussit pas à mettre la maison par terre. Il se cogna la tête contre les murs et se blessa. Puis il s'enfuit dans la forêt, hurlant de douleur. Cela rendit le loup fou furieux. Il était si furieux qu'il en devint tout bleu.
" Il faut absolument que j'attrape ces cochons" se disait -t-il.

Quelques jours plus tard, les petits cochons virent le loup arriver avec une grande échelle.
"J'aurais dû y penser plus tôt !" dit-il en l'appuyant contre le mur de la maison pour atteindre la cheminée.

Pendant ce temps, le troisième petit cochon, qui était très rusé, alluma un grand feu dans la cheminée et y posa un chaudron rempli d'eau. Quand le loup descendit dans la cheminée, il tomba tout droit dedans. Il poussa un hurlement qu'on entendit à des kilomètres à la ronde et repartit comme il était venu, par la cheminée. On n'entendit plus jamais parler de lui.

Par Darkoliv
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Dimanche 2 mars 2008

Un conte des frères Grimm

Un homme avait un âne qui l’avait servi fidèlement pendant de longues années, mais dont les forces étaient à bout, si bien qu’il devenait chaque jour plus impropre au travail. Le maître songeait à le dépouiller de sa peau ; mais l’âne, s’apercevant que le vent soufflait du mauvais côté, s’échappa et prit la route de Brême :
“Là, se disait-il, je pourrai devenir musicien de la ville”.

Comme il avait marché quelque temps, il rencontra sur le chemin un chien de chasse qui jappait comme un animal fatigué d’une longue course.
“ Qu’as-tu donc à japper de la sorte, camarade? lui dit-il.
- Ah ! répondit le chien, parce que je suis vieux, que je m’affaiblis tous les jours et que je ne peux plus aller à la chasse, mon maître a voulu m’assommer ; alors j’ai pris la clef des champs ; mais comment ferais-je pour gagner mon pain?
- Eh bien ! dit l’âne, je vais à Brême pour m’y faire musicien de la ville, viens avec-moi et fais-toi aussi recevoir dans la musique. Je jouerai du luth, et toi tu sonneras les timbales".

Le chien accepta et ils suivirent leur route ensemble. A peu de distance, ils trouvèrent un chat couché sur le chemin et faisant une figure triste comme une pluie de trois jours.
“ Qu’est-ce donc qui te chagrine, vieux frise-moustache ? lui dit l’âne.
- On n’est pas de bonne humeur quand on craint pour sa tête, répondit le chat, parce que j’avance en âge, que mes dents sont usées et que j’aime mieux rester couché derrière le poêle et filer mon rouet que de courir après les souris, ma maîtresse a voulu me noyer ; je me suis sauvé à temps : mais maintenant que faire, et où aller ?
- Viens avec nous à Brême ; tu t’entends fort bien à la musique nocturne, tu te feras comme nous musicien de la ville.”

Le chat goûta l’avis et partit avec eux. Nos vagabonds passèrent bientôt devant une cour, sur la porte de laquelle était perché un coq qui criait du haut de sa tête.
“ Tu nous perces la moelle des os, dit l’âne, qu’as-tu donc à crier de la sorte ?
- J’ai annoncé le beau temps, dit le coq, car c’est aujourd’hui le jour où Notre-Dame a lavé les chemises de l’enfant Jésus et où elle doit les sécher ; mais, comme demain dimanche on reçoit ici à dîner, la maîtresse du logis est sans pitié pour moi ; elle a dit à la cuisinière qu’elle me mangerait demain en potage, et ce soir il faudra me laisser couper le cou. Aussi criais-je de toute mon haleine, pendant que je respire encore.
- Bon ! dit l’âne, crête rouge que tu es, viens plutôt à Brême avec nous ; tu trouveras partout mieux que la mort tout au moins : tu as une bonne voix, et, quand nous ferons de la musique ensemble, notre concert aura une excellente façon.”

Le coq trouva la proposition de son goût, et ils détalèrent tous les quatre ensemble.


Ils ne pouvaient atteindre la ville de Brême le même jour ; ils arrivèrent le soir dans une forêt où ils comptaient passer la nuit. L’âne et le chien s’établirent sous un grand arbre, le chat et le coq y grimpèrent, et même le coq prit son vol pour aller se percher tout au haut, où il se trouverait plus en sûreté. Avant de s’endormir, comme il promenait son regard aux quatre vents, il lui sembla qu’il voyait dans le lointain une petite lumière ; il cria à ses compagnons qu’il devait y avoir une maison à peu de distance, puisqu’on apercevait une clarté.
“S’il en est ainsi, dit l’âne, délogeons et marchons en hâte de ce côté, car cette auberge n’est nullement de mon goût.”
Le chien ajouta:
“En effet, quelques os avec un peu de viande ne me déplairaient pas.”

Ils se dirigèrent donc vers le point d’où partait la lumière ; bientôt ils la virent briller davantage et s’agrandir, jusqu’à ce qu’enfin ils arrivèrent en face d’une maison de brigands parfaitement éclairée. L’âne, comme le plus grand, s’approcha de la fenêtre et regarda en dedans du logis.
“Que vois-tu là, grison? lui demanda le coq.
- Ce que je vois? dit l’âne, une table chargée de mets et de boisson, et alentour des brigands qui s’en donnent â cœur joie.
- Ce serait bien notre affaire, dit le coq.
- Oui, certes ! reprit l’âne, ah ! si nous étions là ! ”

Ils se mirent à rêver sur le moyen à prendre pour chasser les brigands ; enfin ils se montrèrent. L’âne se dressa d’abord en posant ses pieds de devant sur la fenêtre, le chien monta sur le dos de l’âne, le chat grimpa sur le chien, le coq prit son vol et se posa sur la tête du chat. Cela fait, ils commencèrent ensemble leur musique à un signal donné. L’âne se mit à braire, le chien à aboyer, le chat à miauler, le coq à chanter, puis ils se précipitèrent par la fenêtre dans la chambre en enfonçant les carreaux qui volèrent en éclats. Les voleurs, en entendant cet effroyable bruit, se levèrent en sursaut, ne doutant point qu’un revenant n’entrât dans la salle, et se sauvèrent tout épouvantés dans la forêt. Alors les quatre compagnons s’assirent à table, s’arrangèrent de ce qui restait, et mangèrent comme s’ils avaient dû jeûner un mois.


Quand les quatre instrumentistes eurent fini, ils éteignirent les lumières et cherchèrent un gîte pour se reposer, chacun selon sa nature et sa commodité. L’âne se coucha sur le fumier, le chien derrière la porte, le chat dans le foyer près de la cendre chaude, le coq sur une solive ; et, comme ils étaient fatigués de leur longue marche, ils ne tardèrent pas à s’endormir. Après minuit, quand les voleurs aperçurent de loin qu’il n’y avait plus de clarté dans leur maison et que tout y paraissait tranquille, le capitaine dit:
“ Nous n’aurions pas dû pourtant nous laisser ainsi mettre en déroute”, et il ordonna à un de ses gens d’aller reconnaître ce qui se passait dans la maison.

Celui qu’il envoyait trouva tout en repos ; il entra dans la cuisine et voulut allumer de la lumière; il prit donc une allumette, et comme les yeux brillants et enflammés du chat lui paraissaient deux charbons ardents, il en approcha l’allumette pour qu’elle prît feu. Mais le chat n’entendait pas raillerie ; il lui sauta au visage et l’égratigna en jurant. Saisi d’une horrible peur, l’homme courut vers la porte pour s’enfuir ; mais le chien qui était couché tout auprès, s’élança sur lui et le mordit à la jambe ; comme il passait dans la cour à côté du fumier, l’âne lui détacha une ruade violente avec ses pieds de derrière, tandis que le coq, réveillé par le bruit et déjà tout alerte, criait du haut de sa solive :
“ Kikeriki ! ”

Le voleur courut à toutes jambes vers son capitaine et dit :
“ Il y a dans notre maison une affreuse sorcière qui a souillé sur moi et m’a égratigné la figure avec ses longs doigts ; devant la porte est un homme armé d’un couteau, dont il m’a piqué la jambe ; dans la cour se tient un monstre noir, qui m’a assommé d’un coup de massue, et au haut du toit est posé le juge qui criait : ‘ Amenez devant moi ce pendard ! ’. Aussi me suis-je mis en devoir de m’esquiver.”

Depuis lors, les brigands n’osèrent plus s’aventurer dans la maison, et les quatre musiciens de Brême s’y trouvèrent si bien qu’ils n’en voulurent plus sortir.
Par Darkoliv
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